Catégorie : Europe de l’Ouest

  • Marcher vers son essentiel – Pauline Wald

    En 2017, épuisée, Pauline Wald plaque tout : la promotion, le boulot dans la finance, l’appartement à Paris. Elle retourne dans sa famille, à Strasbourg, remplit son sac à dos et se met en chemin. Et le chemin qu’elle choisit, c’est le GR 65, le GR à la coquille, celui qui traverse la France en diagonale et l’Espagne en ligne droite, jusqu’à Saint-Jacques-de-Compostelle.

    Janvier 2021
    J’entends le bruit des vagues depuis mon appartement. Je viens d’atteindre Sagres, dans le Sud du Portugal. Comme à chaque arrivée dans un nouvel endroit, j’ai besoin d’un temps d’adaptation. Mes repères extérieurs ont changé, ceux de l’intérieur ont besoin de s’habituer. Je viens de parcourir plusieurs centaines de kilomètres rapidement, en bus ; mon corps n’a pas encore pris ses marques.
    Ma première mission de la journée est d’aller faire des courses au magasin le plus proche, qui est à trois quart d’heures de marche. Le trajet, sous un soleil au zénith, est long et éreintant. J’essaie d’arrêter des voitures en levant le pouce. Tant de voitures ne transportant qu’un seul passager vont dans la même direction.
    Personne ne s’arrête.

    Lectrice, lecteur, je sais, je ne t’ai pas habitué-e à parler de livres de ce genre, des récits de vie, des témoignages, surtout quand ils touchent au spirituel. Je ne suis pas une habituée non plus, à vrai dire. Mais voilà, déjà, ce livre, c’est mon papa qui me l’a offert, ce qui est une première excellente raison pour le lire. Et puis, s’il me l’a offert, ce n’est pas par hasard, c’est parce qu’en août 2023, j’ai fait mes premiers pas sur le chemin qui me mènera moi aussi, je l’espère, à Saint-Jacques-de-Compostelle.
    Nos expériences du Chemin sont différentes, et pourtant il y a tant en commun. Je n’ai pour l’instant marché que 250 km, 11 petits jours quand Pauline Wald a passé 4 mois sur la route. Mais il y a une synchronicité, il y a cet esprit qui s’agite, cette magie qui s’incarne. Ce qu’elle raconte, je l’ai ressenti, à mon niveau, avec des interprétations différentes bien sûr, -nous n’avons pas le même vécu, nous ne sommes pas parties marcher pour les mêmes raisons-, mais la thérapie par le chemin, cette randonnée tant pédestre qu’intérieur, cette impression que le Chemin nous amène ce dont nous avons besoin, les rencontres qui arrivent au bon moment… Alors bien sûr, tu vas me dire qu’il n’y a pas vraiment de magie, et je sais bien.
    Mais quand même.

    Ce que raconte Pauline Wald, c’est que le chemin vers Saint-Jacques n’est pas une randonnée comme les autres, chacun-e y part pour une raison, chacun-e créé son chemin, se confronte à soi-même aidé par la route et par les autres. Jour après jour, on recommence, on pense, on pleure, on rit, on parle et on écoute. Et c’est tout ça qui créé cette magie : retrouver une connexion simple et entière avec les personnes qui orbitent autour de nous, sans rapport de force, sans attentes particulières. Réussir à se détacher du quotidien, en créer un autre loin de nos habitudes, de ces fausses échappatoires, pour avoir ce luxe de se recentrer sur l’essentiel, loin des parasitages constants des RS, du travail, des pressions et injonctions (les autres, les nôtres). Un luxe, oui c’en est un. Tout le monde ne peut pas partir 2, 3 mois. Tout le monde ne va pas jusqu’à Saint-Jacques. Mais finalement, qu’est-ce qui est important, l’arrivée, ou le Chemin ?
    Il n’y a pas de fin, pas de durée, pas de manière de bien faire. Pas de vrai-es ou de fau-sses pèlerin-es. On y croise toutes sortes de gens, on y a toutes sortes de pensées, on ne rentre pas meilleur-e, car là n’est pas la question, mais plus ouvert-e à ce qui se trame autour, à même de décomposer les événements comme des kilomètres et relativiser, questionner nos peurs, nos attentes, nos désirs…
    Pauline Wald et ses compagnes et compagnons de route, à qui elle donne la parole, témoignent de ce que le chemin leur a apporté. Avec parfois une approche plutôt spirituelle, voire religieuse qui me touche moins, mais cela ne change rien au fond, iels racontent leurs motivations, leurs difficultés et leurs espoirs.

    Chaque expérience est unique mais mettre un pied sur le GR à la coquille, c’est rejoindre une toile qui marque, entamer une route qui va au-delà de la Galice, car c’est à la fin du pèlerinage que commence le chemin.

    Éditions Eyrolles
    302 pages

  • Contes – Leonora Carrington

    De mystérieuses demeures isolées dans une forêt étrange et menaçante ; des chevaux qui parlent et convient une jeune femme à une fête ; une nature qui s’insinue dans les êtres ; des corps qui changent, mutent, se transforment ; des rêves éveillés ou des vies endormies… Bienvenue dans l’œuvre de Leonora Carrington !

    Un jour, vers midi et demi, alors que je me promenais dans un certain quartier, je rencontre un cheval qui m’arrête. -Venez, dit-il, j’ai des choses à vous montrer en particulier. Il désignait de la tête une rue étroite et sombre. -Je n’ai pas le temps, lui répondis-je, tout en le suivant malgré moi. Nous arrivons à une porte à laquelle il frappe de son pied gauche. La porte s’ouvre. Nous entrons. Je me dis que je vais être en retard pour le déjeuner. Il y avait là certains êtres en vêtements ecclésiastiques. -Montez donc l’escalier, me disent-ils, vous verrez notre joli parquet. Il est tout de turquoise et les lattes en sont assemblées avec de l’or. Étonnée de cette hospitalité, j’incline la tête et fais signe au cheval de me montrer ce trésor. L’escalier avait des marches monumentales, mais nous montons sans difficulté, le cheval et moi. -Vous savez, ce n’est pas si beau que ça, me dit-il à voix basse, mais il faut bien gagner sa vie, n’est-ce pas ? L’on vit tout à coup le parquet qui garnissait le bas d’une grande pièce vide. Ce parquet était d’un bleu éclatant, et les lattes en étaient assemblées avec de l’or. Je le contemple poliment ; le cheval, d’un air pensif : -Eh bien ! Voyez-vous, ce métier m’ennuie, je ne le fais que pour l’argent. En réalité, je n’appartiens pas à ce milieu-là. Je vous montrerai cela, le prochain jour de fête ! Je me dis qu’en effet, ce cheval n’est pas un cheval ordinaire et qu’il est facile de le remarquer.

    La maison de la peur

    Leonora Carrington est pour le moins une artiste à découvrir et redécouvrir. j’ai pour ma part fait sa connaissance grâce à mon vrai travail, et ça me rend très heureuse de l’avoir dans ma vie désormais, avec ses compagnes Remedios Varo ou Leonor Fini. Née en Angleterre d’une famille de riches industriels, elle vit en France, où elle rencontrera Max Ernst, puis par en Espagne et enfin au Mexique, où elle vivra le reste de sa vie. Écrivaine, peintre, sculptrice, Leonora Carrington a exploré tous les arts qui la transcendait et est l’une des figures majeures du surréalisme. Je ne peux que t’enjoindre à regarder un peu son travail pictural (et celui de ses contemporaines), qui me semble peu connu de par chez nous. Pour finir la présentation et le jeu du Who’s who, elle est devenue copine avec Frida Kahlo, une fois au Mexique.

    Elle a donc peint, mais aussi écrit, pas mal, des nouvelles, des récits, du théâtre. Ici je vais te présenter un recueil de ses contes, écrits entre 1937 et 1975, en trois langues : anglais, français puis espagnol, au fil de ses déplacements et de ses créations.
    L’œuvre de fiction de Leonora Carrington s’inscrit elle aussi dans un univers surréaliste largement inspiré de sa vie et de ses origines. On y trouve des jeunes filles dans des châteaux, des forêts épaisses, des chevaux qui parlent, des hommes inquiétants. Tout est assez inquiétant, d’ailleurs, dans ces contes-là. Inquiétant et drôle, car souvent l’étrange et le terrifiant vont de paire avec une dérision et une légèreté qui prennent le contrepied de nos premières impressions et nous enserrent un peu plus dans une perte de repère et d’équilibre. Les personnages principales de ses histoires croisent à l’improviste des animaux qui leur font des propositions étonnantes, des événements impromptus organisés par des personnes mystérieuses. Chacune est poussée autant par la curiosité que par la peur et les sensations lors des péripéties qui traversent les nouvelles sont vécues comme dans un mauvais rêve. Les corps sont menteurs et illusoires, les paroles menteuses, dissimulatrices ou joueuses. On y vit en transe et on meurt sans étonnement.

    Dans une atmosphère à la fois fantasmatique et cauchemardesque, c’est un vrai chamboulement que de passer de nouvelle en nouvelle, une perte de repère addictive et un plaisir sans fin de pouvoir enfin découvrir l’univers ensorcelant de Leonora Carrington.

    Traduit de l’anglais (Angleterre) par Catherine Chénieux-Gendron et de l’espagnol par Karla Segura Pantoja – Préface de Marc Kober – Postface de Catherine Chénieux-Gendron
    Éditions Fage
    208 pages

  • Jeudi – Eden Levin

    Lorsqu’Alex et Valencia rejoignent Elena dans la création d’une modeste troupe de théâtre étudiante, ils ne pensaient pas que cela finirait ainsi. Le Collectif Jeudi, après quelques échecs et un modeste succès, croise le chemin du collectif des Ravitailleurs. Mais quand ces derniers découvrent que Jeudi a écrit et publié, sous le nom du collectif et l’impulsion d’Elena, un pamphlet révolutionnaire, ils voient rouges : eux aussi veulent faire la révolution, et ce pays est trop petit pour deux collectifs au profil insurrectionnel…

    [Réflexions quant à la recherche d’un incipit fort pour un manifeste révolutionnaire]

    Pour faire entendre notre message, il va falloir tuer.
    Non, non, c’est trop fort.
    Pour faire entendre notre message, nous sommes prêts à tuer.
    Non.
    Nous sommes prêts à mourir.
    Non, toujours pas, ça fait corporate. Et puis « prêts à », ça sonne comme une fausse promesse. Nous allons mourir. Il faudra tuer. Mais c’est trop fort ça, personne ne voudra se ranger derrière ça. C’est pourtant vrai, non ? Pour faire entendre notre message, il va falloir cracher du plomb, perdre un œil, vomir nos tripes, couper des têtes. Qui nous lira, sinon ? Qui lit encore les vivants ?
    Une page ne vaut plus rien si elle n’est pas jonchée de cadavres.

    Ah, et puis merde.
    Il va falloir tuer ça sonne mieux, et je pourrai toujours dire au juge que je suis folle.

    Révoltés à l’idée que d’autres qu’eux puissent mener la révolution à laquelle ils rêvent, les Ravitailleurs veulent se venger. Notre collectif Jeudi, complètement dépassé, se retrouve emporté dans une succession d’événements aussi violents qu’ubuesques, auxquels viennent se coller, par le hasard d’un destin rieur, d’autres échos insurrectionnels peut-être provoqués par un manifeste oublié lors d’un festival de théâtre.
    Une révolution sociale, anticapitaliste, populaire et violente (faut pas déconner non plus) appartient-elle à quelqu’un-e ? Faut-il décrocher une légitimité quelconque pour la lancer ou y participer ? Et si oui, qui distribue les badges ? Alex, notre, narrateur, ne sait pas trop, et ne sait d’ailleurs pas trop grand-chose. Plutôt habitué à suivre, il s’accroche à son instinct de survie et son amitié pour ses deux amies et le grand et bel Allemand que Valencia vient de pécho dans un bar pour réagir à la violence absurde qui lui déferle dessus, et aux proportions insensées que prend cette histoire de manifeste.

    Il y a des lectures qui enragent et d’autres qui soulagent, Jeudi est un excellent mélange des deux. Eden Levin, en plus de s’amuser avec ses personnages et son histoire, joue avec les formes. À la manière de La guerre des salamandres il nous glisse régulièrement des coupures de presse nous informant de l’état du monde en parallèle de celui du collectif. Green-washing, nouveauté marketée et remous dans la cambrousse. Doucement ce pouls indirect du temps va résonner des événements déchaînés et tisser la fractale d’une révolte éclatée. C’est une pièce de théâtre qui nous attend en milieu de roman, avec pour protagoniste deux jeunes hommes dans un centre-commercial et comme élément perturbateur le McGuffin du roman, une paire de Yeezy Slides (tu ne sais pas ce que c’est ? Moi non plus je ne savais pas, mais des gens sont prêts à faire du mal pour elles). Et puis il y a les extraits du manifeste, le fameux qui enflamme les collectifs de théâtre, en attendant les foules. On enrage donc, devant l’absurdité et la violence quotidienne de notre société, devant la dissonance cognitive permanente qu’elle demande pour ne pas craquer. Et ça soulage aussi, les cris, les coups, le feu, la révélation de l’absurde sur une scène de théâtre, dans un élément factice, dans un centre commercial que l’on imagine rempli de mannequins de plastiques et non pas d’être humains.

    Jeudi va crescendo pour terminer dans un rideau de nuit presque fantasmatique, dont les braises et étincelles enflamment une lune qui n’attendait que ça, et qui nous subjuguent un peu aussi, nous qui n’espérons plus rien.

    Éditions Noir sur Blanc
    324 pages

  • Mississippi – Sophie G. Lucas

    Impatient Lansard veut se marier. Après avoir évacué les fourmis dans ses jambes et la colère de son cœur ailleurs (en partie du moins), il est revenu à Ormoy, en Haute-Saône, et il est tombé amoureux de Françoise. Mais voilà, Impatient n’existe pas. Pas administrativement en tout cas. Cette omission, cet oubli, cet effacement involontaire sera-t-il aux prémices d’un sort familial ?

    À quoi ça ressemble un homme du XIXème siècle ? Comment ça bouge dans son corps ? Comment ça épouse le paysage ? Comment il s’arrange, ce paysan, de ses sabots, de son chapeau large bord, de ses vêtements raidis par l’épaisseur des tissus et de la crasse. Et celui-là, debout, chapeau à la main, colère rentrée ? Non, pas de colère, pas encore. D’abord de l’incompréhension. Du désarroi.
    Impatient (c’est son prénom) est désarmé sur le moment. Impatient a le corps debout, mais immobile dans la moitié du paysage (Parce qu’à cet instant, une partie de son corps est dans la pièce et l’autre sur le pas de la porte, dehors. Quelque chose comme ça qui se dessine dans le paysage, un homme à demi, où que l’on se place, dehors ou dedans, et comment s’étonner dès lors que la ville porte le nom d’Ormoy).
    Impatient en a le souffle coupé. Du proche paysage, il ne voit plus rien. Juste un flot de lumière. Pied dehors, pied dedans, le contre-jour, mais qu’importe cette sorte d’aveuglement, il ne voit pas clair de sa vie qui lui échappe, là, en une fraction de seconde, devant l’homme derrière le bureau de la Maison commune, Julien Henriot. Et Julien Henriot a dit Je ne te vois pas et Impatient était bel et bien là, mais Julien a dit Non. Non Impatient tu n’existes pas (c’est ce qu’entend alors Impatient, Tu n’existes pas). Je ne te vois pas (c’est ce que prononce exactement Julien Henriot, ce sont ses mots).

    Nous sommes en 1839 lorsque ces mots seront prononcés, lorsque Impatient découvrira que malgré tout ce qu’il croyait, il n’existe pas. Il regagnera sa place à l’état civil, mais est-ce qu’être effacé du monde, même pour pas longtemps, n’a pas des conséquences ? Impatient, impétueux, a quitté sa région, son pays pour des guerres et des voyages, et en revient avec dans sa tête les bras du delta du Mississippi, ce fleuve qui l’a tant impressionné. Et alors qu’il pense pouvoir trouver sa place, s’enraciner, chaque pas semble vouloir l’enfoncer dans un marécage, le diminuer, le faire disparaître à nouveau. Cette frustration, ce besoin d’échappatoire se transmettra à chaque branche suivante de sa descendance. Poursuivie par un fleuve fantôme, habitée de ressentiment et de colère, la suite familiale d’Impatient semble porter en elle la colère originelle alimentée par le refus d’existence et la lutte d’exister qui ont enflammé Impatient à Ormoy et qui coule dans l’arbre généalogique, guidé par le courant de ce Mississippi hypnotique et fantasmé à chaque génération, devenant l’autel des espoirs des femmes délaissées, des enfants bâtards, des hommes laminés.

    Scandé, crié, bravé, murmuré ou dansé, descendant le cours du temps et remontant le delta mississippien, ce roman, sous-titré La geste des ordinaires, nous conte des vies qui auraient pu être tout autre, mais que les aléas de la vie ont entraîné vers des bras plus marécageux, ceux qui peuvent nous tirer vers le fond en se nourrissant de notre rage. Mais avec Sophie G. Lucas, chacun·e fait son possible pour s’arracher à la vase qui manque de l’étouffer, pour exister et le crier au monde. Elle fait des plus ordinaires et des moins flamboyants des êtres puissants, complexes et combattifs, fragiles et multiples qui portent en eux un héritage dont ils ne peuvent se départir et que certain·es réussiront à s’approprier, à transformer pour trouver un nouveau bras du fleuve, aller vers la mer ou remonter vers la source.

    Poésie des oubliés. Sophie G. Lucas nous rappelle qu’aucune vie n’est ordinaire, que seul nous sépare de ceux que nous considérons comme « grands » un autre récit, et que celui d’une banalité en fait inexistante est bien plus beau, passionnant et riche que l’autre. Un livre à lire à pleine bouche.

    Éditions la Contre Allée
    178 pages

  • Quand on eut mangé le dernier chien – Justine Niogret

    En décembre 1912, Douglas Mawson, Belgrave Ninnis et Xavier Mertz quittent la base de Cape Denison, dans la baie du Commonwealth, en Antarctique, pour une mission de cartographie côtière. Leur objectif : pousser vers l’Est sur environ 800 km, montés sur des traîneaux tirés par 17 chiens. Mais le continent blanc a ses vouloirs et ses dents tranchantes.

    Hors de la tente, un des chiens se mit à hurler. On ne pouvait guère entendre son cri, mais on le ressentait, dans la chair : une vibration organique, vivante, au milieu des rugissements de vent sur durs qu’ils en devenaient minéraux.
    Mertz se mit à rire. Il était brun, petit, physique. Il avait une présence d’ourse au milieu de la tente et de la neige : une présence chaude, réelle. Dans ce désert de glace, il avait une matérialité non négligeable, quelque chose de posé, quelque chose qui existait malgré les centaines de kilomètres de banquise s’étendant autour de la petite tente.
    Mertz se mit à rire, donc, et Ninnis rit à son tour, parce qu’il savait ce qui allait suivre. Ninnis était très jeune, comme seuls savent l’être les Anglais à vingt-cinq ans : encore blond d’enfance, délicat et tendre. On aurait dit une poupe de porcelaine et, si on lui avait retiré ses vêtements, on se serait attendu à voir, aux articulations de ses coudes et de ses genoux, de jolies cordelettes tenant les différentes parties de son corps en pâte de verre.
    – C’est La Chienne, expliqua Mertz à Mawson. Elle n’est pas contente.
    – Il me semble que je n’ai jamais vu La Chienne être contente, répondit Mawson.
    Mawson était, lui, aussi fantasque qu’une expérience scientifique. Il était géologue et cette description se suffisait sans doute à elle-même, si on y ajoutait qu’il était anglais.

    Quel plaisir de retrouver Justine Niogret, dont j’avais lu il y a maintenant au moins tout ça le très bon Chien du heaume, puis le magnifique Mordred. Elle nous dépose ici sur les patins d’un traîneau de bois aux côtés de trois explorateurs et scientifiques européens à la recherche de la vérité, la nouveauté, la découverte. En compagnie de dix-sept chiens, menés par La Chienne, le groupe dit « de l’Est lointain », veut profiter de l’été austral pour cartographier et analyser cette région encore méconnue. Chacun d’eux le sait, rien n’est plus risqué qu’une exploration polaire, et dans cette catégorie l’Antarctique se place en première place.

    Tu pourras savoir en quelques coups de Wikipedia ce qu’il est advenu de cette expédition, lectrice, lecteur, mon aveuglante passion. Mais je t’en conjure ne le fais pas, garde-toi le frisson de la découverte en mushant les pages de ce magnifique roman. Ce qui intéresse Justine Niogret ici tient non seulement de l’esprit de survie que de celui qui maintient un groupe, cette camaraderie illustrée dans tant de films et de récits qui devient, soudain, la prérogative indispensable, les braises de tous les espoirs. Dans ce désert blanc qui n’a à rendre que des crevasses invisibles, des champs de glace, un blizzard soudain et des mirages mortels, pousse pourtant les fleurs de l’imagination et de la folie ; une folie magique, celle qui pousse des êtres à risquer leur peau, leurs doigts et le reste pour voir et ressentir cette immensité insaisissable et écrasante qui ouvre une nouvelle dimension à l’être-au-monde ; une folie terrible qui vient brûler toute logique et tout repère dans ses reflets incessants et sa blancheur meurtrière.

    Ni prédateurs, ni bêtes sauvages en Antarctique. Face à cette nature réduite à sa plus simple expression, son dénuement le plus sauvage il n’y a que cette folie presque fantaisiste qui pousse sur la naïveté de l’enfance et des récits d’exploration précédentes, pour réchauffer l’espoir. L’arrogance n’a pas sa place sur la glace, nos trois hommes le savent, qui abordent chaque événement, obstacle, drame, avec la tristesse et la résignation de ceux qui savent que chaque fois, cela pourrait être pire ; que mourir dans la glace est un prix à payer, y survivre aussi. Comment garder d’ailleurs en soi ces notions d’émotions, de mort, d’espoir, ces concepts beaucoup trop vivants pour cette terre dans laquelle la vie et ses satellites sont un impensé. Entourés de ce vide rempli de froid prenant mille formes, Mawson, Mertz, Ninnis et les dix-sept chiens prendront en eux un peu de cette glace, deviendront antarctiques pour s’en sortir ou s’y fondre.

    Un superbe roman dans lequel Justine Niogret sublime non seulement l’esprit de découverte et de camaraderie mais surtout la beauté tragique et poétique de ces explorations fascinantes qui déjouent la rationalité pour faire sortir de nos crevasses quelque chose d’atavique, contre lequel on ne peut rien.

    Au diable Vauvert
    210 pages

  • Nous parlons depuis les ténèbres – Anthologie de nouvelles d’horreur, de gothique et de fantastique sombre

    Une moisson de jeunes ; une pêche « miraculeuse » ; une étrange maladie ; un vallon maudit ? Un voyage interstellaire ; des voleurs d’âmes et des confiseries bien addictives. Retrouver la passion après un accident ; préserver son secret ; retrouver ses traditions.

    Ne dis pas que tu écris de l’horreur. Voilà le conseil qu’on m’a donné, peu avant la sortie de mon roman Widjigo, en fin d’année 2021.
    Personne n’écrit d’horreur en France. D’ailleurs, l’horreur, c’est mal écrit. C’est racoleur. Ça ne se vend pas. C’est commercial. Ce n’est pas une littérature de femmes. Hormis pour quelques auteurs, en général en traduction, sortis par la grâce de la critique et des jeux d’éditions en littérature générale, l’horreur aujourd’hui est encore repoussée aux marges du monde, dans ces zones floues et troubles, quasi ignorées, presque invisibles, où sur les cartes anciennes siégeaient l’interdit et les monstres…
    Et pourtant…
    Pourtant l’horreur et le fantastique sombre étaient là, déjà, dans ces contes que les femmes et la tradition orale reprenaient aux veillées, bien avant que les frères Grimm n’apposent dessus leur nom et leurs morales. Déjà alors, dans ces histoires, des jeunes filles allaient se perdre au fond de forêts sombres et inquiétantes, partaient en quête de châteaux de trolls, suivaient de sombres étrangers ou allaient rencontrer la Mort… et pour résumer s’évadaient déjà des limites de leur existence. C’est de cela dont on se souvenait, au fond, à la fin du conte, de ces images inquiétantes et marquantes, de ces terribles épreuves, bien plus que d’une fin assez interchangeable et normative.

    Préface, Estelle Faye

    J’aurais pu te mettre, comme d’habitude, le premier paragraphe de la première nouvelle de cette anthologie, et ça aurait été une très bonne entrée en matière, n’en doute pas. Mais il me semblait important de prendre cette préface pour ce qu’elle est, non seulement une présentation de l’ouvrage, mais surtout l’explication de la raison d’être, de l’importance de cette anthologie.
    Comme le rappelle Estelle Faye, de tous les genres de l’imaginaire, l’horreur est peut-être celui qui a le moins bonne presse, si tu ne t’appelles pas Clive Barker ou Stephen King, bien sûr. Et si tu en écris mais que l’on peut aussi faire ressortir autre chose de tes textes, on mettra l’accent sur cette autre chose. Pourtant, comme l’écrit ici Estelle Faye, l’horreur, le fantastique, le gothique, sont des manières bien anciennes de raconter des histoires, de transmettre des légendes, des sagesses, des mises en garde. Rien de tel que de jouer sur les peurs pour bien ancrer un conseil, en cela nous serons tous d’accord, non ? Raconter des histoires pour faire peur, écrire du body horror, du fantastique, du terrifiant, c’est savoir tenir sur un fil ténu, réussir à amener le malaise chez le-a lecteurice, rester crédible, trouer l’estomac, faire tourner la tête. C’est une lecture qui passe autant dans la tête que dans le corps, ce sont les mains qui deviennent moites, un réflexe qui voudrait retourner le livre, cacher les mots, et un autre qui veut s’y replonger, qui serre les dents. Ce sont des histoires qui peuvent raconter la réalité du monde d’une manière plus belle et plus terrifiante, qui parviennent à sublimer certains sujets pour nous en faire mieux comprendre les paradoxes, les fascinations qui en émergent. C’est un art de la métaphore, de la construction à nul autre pareil.

    Tenir entre mes mains une anthologie de nouvelles horrifiques francophones écrites par des femmes n’est donc pas aussi anodin que l’on pourrait/devrait l’imaginer. Et si, comme tu viens de le lire et t’en doutes si tu suis mes lectures, j’approuve complètement le principe et l’engagement, tu vas te demander si les promesses sont tenues littérairement, parce qu’on est quand même aussi là pour lire des supers histoires, non ? Et bien oui, les dix nouvelles qui composent ce recueil sont excellentes. Très différentes, dans leurs ambiances et leur style, chacune démontre d’une affinité avec un genre, une thématique, et l’anthologie couvre ainsi une large palette. Fantasy horrifique, créature mythique, gothique, science-fiction, horreur fantastique ou bien réelle… On y trouve de tout, et si, selon ton degré de bichouneté, tu auras plus ou moins peur, en grande trouillarde devant l’éternel chacune des nouvelles m’a bien filé la traquette.

    Sous une couverture qui vaut l’achat à elle seule, tu devrais donc trouver ton terrifiant bonheur parmi cette dizaine d’autrices et d’histoires qui explorent les méandres boueuses de nos peurs et de nos perversités.

    Éditions Goater
    231 pages

  • Que sur toi se lamente le Tigre – Émilienne Malfatto

    Amoureux, ils n’étaient pas encore fiancés, mais c’était en projet. Avant de retourner une nouvelle fois sur le front, Mohammed insiste, un peu plus que d’habitude, et elle, elle cède. Peu de temps après, elle apprend sa mort au combat, et découvre qu’elle porte en son ventre la sienne.

    C’est venu comme une vague. Une lame de fond qui montait du fond de moi. D’abord, je n’ai pas compris. La terre tremblait dans mon ventre. Comme un coup sur une porte, comme un raz-de-marée. Je n’ai pas voulu comprendre. J’ai levé la tête. Des colombes volaient en cercle contre les nuages. Dedans, la vague refluait. Le ciel a vacillé. Je suis tombée les mains dans la poussière, au milieu des voiles noirs. Un morceau de coton me caressait la joue. Le deuxième coup est arrivé, deuxième déchirement de tonnerre, deuxième tremblement de terre. A ce moment-là, contre le sol, au milieu des voiles noirs, dans la poussière, j’ai compris. Et l’univers s’est écrasé sur moi. La mort est en moi. Elle est venue avec la vie. Ces coups dans mon ventre, ce déchirement de la chair portent en eux la mort et la mort est en chemin. Elle va arriver tout à l’heure, au coucher du soleil, j’entendrai son pas un peu lourd, son pas un peu désaxé, un peu boiteux, puis la porte au bout du couloir s’ouvrira et la mort entrera. Nous naissons dans le sang, devenons femme dans le sang, nous enfantons dans le sang. Et tout à l’heure, le sang aussi. Comme si la terre n’en avait pas assez de boire le sang des femmes. Comme si la terre d’Irak avait encore soif de mort, de sang, d’innocence. Babylone n’a-t-elle pas bu assez de sang. Longtemps, au bord du fleuve, j’ai attendu de voir l’eau devenir rouge.

    Il faut parfois peu de mots, ni de grands récit pour saisir l’essence même des choses. Avec son enquête sur l’assassinat d’une leadeuse sociale colombienne, Émilienne Malfatto avait déjà montré combien elle maîtrisait cet art. Ce roman, son premier, le confirme, si besoin en était. Nous sommes en Irak, et les combats font rage de toutes parts, les villes explosent sous les bombes et les attentats et les hommes partent mourir, mutiler, se faire estropier au front. Après avoir quittée Bagdad dans la peur et suite à la mort du père dans un attentat, la famille composée de la veuve, ses trois fils, ses deux filles et la femme de l’aîné, part se réfugier à la campagne. D’un côté la violence de la guerre, qui malmène les hommes, de l’autre celle de l’intime, qui déchire les femmes privées de droits sur leur corps, réceptacle de l’honneur de la famille. La jeune femme le sait, sa transgression avec son amant est la plus grande, et sa grossesse sa condamnation. Lorsque son frère rentrera le soir, il la tuera.

    Chacun-e des protagonistes de ce roman choral nous raconte cette journée au prisme de son histoire et de sa propre vérité, avec toutes les nuances de son vécu. Si l’horreur de la situation n’échappe à personne, chacun·e y apporte son regard pour dessiner sur le lit du Tigre voisin les crêtes et creux d’une société complexe et houleuse. La belle-soeur, femme officielle qui peut exhiber son ventre fécond avec fierté et honneur, le frère aîné qui va devoir tuer, sans remords, pour nettoyer l’honneur. Le petit frère qui se demande ce qu’il ferait, l’autre qui sait qu’il ne fera rien, même s’il trouve cela injuste.

    Rythmé par la mélopée de l’épopée de Gilgamesh et par les boucles du fleuve Tigre, gardien immortel de la Mésopotamie, aujourd’hui Irak à ruines et à sang, Que sur toi se lamente le Tigre porte en lui la tragédie insoutenable et pourtant tellement banale des vies de femmes interdites d’elles-mêmes, les éclats qui perforent les corps et les consciences de chacun·e, dans une poésie qui rejoint la beauté éternelle de ce berceau des civilisations contemplant ses ravages.

    Éditions Elyzad
    80 pages

  • Triste tigre – Neige Sinno

    Neige Sinno a 6 ans quand sa mère rencontre son beau-père. Le genre d’homme très admiré, reconnu, dans l’action, un vrai mec qui a fait l’armée dans les chasseurs alpins et aime la randonnée, les sports de montagne, le danger. Un homme colérique et brutal, tyrannique avec sa famille. Un homme qui l’a violé de ses 7 à ses 14 ans. Devenue adulte, finalement, Neige Sinno a parlé.

    Portrait de mon violeur
    Car à moi aussi, au fond, ce qui me semble le plus intéressant c’est ce qui se passe dans la tête du bourreau. Les victimes, c’est facile, on peut tous se mettre à leur place. Même si on n’a pas vécu ça, une amnésie traumatique, la sidération, le silence des victimes, on peut tous imaginer ce que c’est, ou on croit qu’on peut imaginer.
    Le bourreau, en revanche, c’est autre chose. Être dans une pièce, seul, avec un enfant de sept ans, avoir une érection à l’idée de ce qu’on va lui faire. Prononcer les mots qui vont faire que cet enfant s’approche de vous, mettre son sexe dans la bouche de cet enfant, faire en sorte qu’il ouvre grand la bouche ? ça, c’est vrai que c’est fascinant. C’est au-delà de la compréhension. Et le reste, quand c’est fini, se rhabiller, retourner vivre dans la famille comme si de rien n’était. Et, une fois que cette folie est arrivée, recommencer, et cela pendant des années. N’en jamais parler à personne. Croire qu’on ne va pas vous dénoncer, malgré la gradation dans les abus sexuels. Savoir qu’on ne va pas vous dénoncer, avoir le cran de mentir, ou le cran de dire la vérité, d’avouer carrément. Se croire injustement puni quand on prend des années de prison. Clamer son droit au pardon. Dire que l’on est un homme, pas un monstre. Puis, après la prison, sortir et refaire sa vie.
    Même moi, qui ai vu cela de très près, du plus près qu’on puisse le voir et qui me suis interrogée pendant des années sur le sujet, je ne comprends toujours pas.

    Il faudra t’accrocher pour commencer Triste tigre, mais une fois dans le vide, jamais tu ne t’arrêteras. Neige Sinno a fait ce que peu de victimes parviennent à faire, elle a parlé. Et ensuite elle a été cru. Son violeur a avoué, il a été jugé et condamné. Tout cela, et c’est une autre tragédie, arrive peu.
    Dans ce récit, Neige Sinno interroge tout, de son expérience à l’universel, aux représentations fictives, notamment littéraires, et aux représentations sociales. Elle cherche à comprendre la figure du violeur, le sien et les autres, et tous ceux qui un jour ont été capable du pire ; elle regarde de quelle manière on les regarde et comment on détourne ce regard. Parfois au sens propre, on regarde ailleurs, parfois au figuré, faisant par exemple de Lolita une allumeuse et une histoire d’amour incomprise plutôt que celle d’un homme forçant une gamine pour assouvir ses désirs. Elle se confronte aussi à l’impossibilité de la littérature d’être cet exutoire salvateur et la nécessité de prendre partout et sans doute pour toujours des petits bouts ailleurs pour apercevoir et colmater un puzzle insensé. Elle fait appel à la littérature donc dans ce qu’elle raconte et dans ce que celleux qui la font ont vécu, citant Virginia Woolf, Claude Ponti, Camille Kouchner, saisissant toutes les expériences pour disséquer la sienne et y chercher les similitudes, les différences, recouper les grandes lignes. Elle en appelle aux contes mais aussi aux sciences sociales, aux études et chercheur-euses pour dire qu’un viol n’est pas qu’une question de désir sexuel sinon de domination et de pouvoir. Elle veut comprendre aussi cette position de victime, une image d’Épinal figée pour la société et pourtant au final aussi multiple, voire plus, que celle du violeur, loin de la dualité acceptée de celle-qui-surmonte ou celle-qui-s’effondre. Et cette autre position de la victime qui parle, celle qui fait exploser la famille, qui brise des vies, qui doit porter la responsabilité, finalement, des conséquences de ce qu’on lui a infligé.
    Elle raconte les zones grises de son enfance, les viols qui prennent toute la place et ont effacé le reste, et la question permanente ensuite, face à un homme à côté d’un enfant : est-ce que lui aussi, il le viole ?

    La littérature ne sauve pas mais elle permet d’interroger, de créer des résonances et de trouver de nouveaux angles pour dégager les zones d’ombres. Un livre très important, bouleversant et indispensable pour tenter de comprendre tous les éclats en fractales qui étoilent les victimes de viols.

    Éditions P.O.L
    282 pages

  • Conquest – Nina Allan

    Frank Landau a toujours été un jeune homme étrange, sensible, un peu à l’écart. C’est d’ailleurs cela qui a plu à Rachel. Intelligent, timide, un peu obsessionnel, il est passionné par l’informatique et par Bach, dont il écoute chaque interprétation avec ferveur, notamment celles des Variations Goldberg. Il pense d’ailleurs, comme d’autres personnes sur les forums internet qu’il fréquente, qu’il y a des codes, des messages cachés dans la musique et ailleurs. Alors quand Frank ne revient pas d’une visite à ses comparses à Paris, Rachel en est persuadée, il lui est arrivé quelque chose.

    L’être-libre, c’était le truc – ça, et connaître la vérité. Frank ne s’éclatait pas en enfreignant les règles pour le plaisir comme certains de ses amis. Frank considérait les règles et les lois comme des courants d’opinions, certaines bonnes et d’autres mauvaises. Il acceptait sans problème celles qui avaient un sens, celles qui n’en avaient pas faisaient partie (dixit Marx) d’un système d’oppression auquel il fallait s’opposer. Une loi est une ligne dans le sable pensait Frank, un trait de fil rouge comme dans ce jeu auquel les filles de l’école primaire jouaient avec une bande élastique, jeu qui était en réalité un ensemble de rituels qu’il fallait mémoriser, et l’élastique grimpait tout doucement sur les jambes des filles à chaque tour.
    Comme les Variations Goldberg (BWV 988), plus le jeu durait, plus il devenait complexe, plus il était chargé d’énergie. Frank se souvint qu’une des instits lui avait crié dessus parce qu’il regardait les filles : Frank Landau va-t-en d’ici immédiatement tu n’as rien de mieux à faire ? Mme Webster (alias l’araignée) avait cru qu’il reluquait les jambes des filles et essayait probablement de regarder sous leurs jupes, alors qu’en réalité Frank admirait les motifs qu’elles créaient, la manière dont l’élastique se croisait et décroisait dans une sorte de fractale lente.

    Rachel va faire appel à Robin, ancienne flic devenue privée et elle aussi fan des Variations Goldberg, pour retrouver Frank, ou du moins découvrir ce qui a pu lui arriver après son arrivée à Paris. C’est une plongée dans un univers secret, dans lequel tout est intriqué, dissimulé en attente de la grande révélation.

    Lectrice, lecteur, ma tendresse, chaque sortie de Nina Allan est toujours un grand moment pour moi, qui la suis et admire son travail depuis longtemps grâce à sa fidèle maison d’éditions Tristram et son traducteur Bernard Sigaud. Ses nouvelles sont des merveilles d’étrangeté et ses romans de la dentelle. Celui-ci ne fait pas exception. D’une thématique sensible et complexe elle tire un roman sensible et passionnant.
    Car notre Frank, suivant ses obsessions et plongé dans ses forums internet, tire un fil qui l’emmène à penser et à croire, avec ses nouveaux compagnons, qu’on nous cache quelque chose, et ce quelque chose ne serait rien de moins qu’une invasion extra-terrestre. Des schémas, des motifs, des indices sont dissimulés partout à qui sait les voir, dans les Variations Goldberg comme dans cette nouvelle de SF oubliée, mais les voir est dangereux. Le père de Frank, qui est parti pendant son enfance et a coupé les ponts, ne serait-il pas d’ailleurs agent dans un programme de super-soldat ? Pendant son enquête, Robin ne saura plus qui et que croire, voyant à son tour des motifs, des schémas, des coïncidences se dessiner qui sont peut-être trop belles pour être honnêtes, trop improbables pour être fausses.

    Nina Allan aime ses personnages et nous les racontent avec une vérité toute en nuances. Leur fragilité et leurs amours, leurs trébuchements et leur humanité résonnent dans chacun de leurs actes et cheminements, traçant des parcours qui, finalement, prennent tout leur sens. Car lorsque les événements intimes ou mondiaux, les pensées, les ressentis ou les mots déraillent, dérapent, deviennent trop lourds ou incompréhensibles, on peut s’accrocher à n’importe quel fil qui pourrait y donner un sens acceptable, aussi fou puisse-t-il paraître. Jouant sur ce besoin impérieux que nous ressentons tous de comprendre, de trouver un prisme de lecture à ce qui se passe autour de nous, Nina Allan décortique et recrée les mécanismes du complotisme et ses faux-semblants, ses jeux de miroirs qui viennent heurter parfois avec trop de force certaines certitudes ou doutes, et raconte le basculement.

    Un (encore) excellent roman de la grande autrice britannique, une enquête fascinante qui met en lumière les rouages si fragiles et pourtant si puissants de notre quête de sens.

    Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Bernard Sigaud
    Éditions Tristram
    330 pages

  • Je souhaite seulement que tu fasses quelque chose de toi – Hollie McNish

    Imagine. Tu es posé·e, pépouze, dans un fauteuil, un canapé ou une chaise, comme tu veux, avec un bon thé (ou une bière hein, c’est toi qui vois), des biscuits (Digestive de préférence, ils savent y faire avec le thé), peut-être un chat sur les genoux, un plaid, ou un éventail. Bref, tu es calé·e bien, avec une super copine, et vous discutez. D’anecdotes de la vie, futiles en apparence, mais qui vous emmènent systématiquement vers de plus grands sujets, des qui vous dépassent un peu, mais qui vous embrasent et vous embrassent aussi. Sur les enfants, en avoir ou pas, les éduquer, être parent, être femme, être au monde. Le sexisme banal qui pourrit la vie, voire plus ; la mort ; le rapport à soi, aux autres, le sexe… Tout ça se mêle et s’emmêle, s’entrecoupe mais reste si lié, si brûlant, ponctué de toutes vos histoires à vous, un peu bêtes quand on y pense vite, mais finalement si pertinentes. Vous vous laissez aller, vous emportez, vous questionnez et surprenez.
    Tu images bien ? C’est plutôt sympa, non ? Et bien ça existe en livre, et ça s’appelle Je souhaite seulement que tu fasses quelque chose de toi.

    Sept manières de lire ce livre
    Vous n’avez pas besoin que l’on vous dise comment lire un livre. J’imagine que celui-ci n’est pas le premier que vous lisez. Si c’est le cas, alors j’en suis très honorée et vous souhaite bonne chance. On m’a dit que j’étais facile à lire, aussi j’espère que tout ira bien.
    J’écris ceci parce que le livre que vous vous apprêtez à lire est non seulement assez long, surtout pour un livre, disons, poétique, mais aussi parce qu’il s’agit d’une sorte de mixture particulière, composée de journal en prose, d’essais et de poèmes avec également des nouvelles.
    Le fait est que j’adore la poésie – c’est ce que j’écris en priorité – mais je n’aime pas moins bavarder et, entre autres passe-temps, la conversation est sans doute ce que je pratique le plus. Pour ce qui est de la lecture, le non-romanesque a ma préférence, tout ce qui ne relève pas de la fiction.
    Si un poème est « assez bon », il doit pouvoir se suffire à lui-même sans que le lecteur ou auditeur, lectrice ou auditrice aient besoin qu’on leur fournisse une anecdote ou une explication. Je crois cela, et j’espère que les poèmes de ce volume possèdent leur propre indépendance s’ils doivent être lus par eux-mêmes. Et pourtant, quand je lis un poème écrit par quelqu’un d’autre, j’apprécie vraiment d’en savoir un peu plus à son sujet. Aux lectures publiques, il m’arrive d’aimer autant la présentation du poème que le poème lui-même.

    Dès son introduction, Hollie McNish pose les choses : ce livre est une conversation dont on prend ce que l’on veut comme on le veut. Un peu comme un « Livre dont vous êtes le héros » mais de poésie. Elle y découpe sept thématiques : fins, grandir, parentalité, miroirs, masturbation, sang, étrangers, qui chacune se composent de poèmes et de récits en prose, anecdotes et réflexion qui introduisent un poème, sorte de bande-annonce passionnante de ce qui suit. Elle le pose d’emblée, on en lit ce que l’on veut, dans l’ordre que l’on veut. Juste les poèmes qui se suffisent à eux-mêmes, que les récits, historiettes de vie pleines de rebondissements et de réflexions dont le fil tiré nous emmène toujours plus loin dans l’analyse. Je pense qu’il est impossible de ne lire que la prose, tellement celle-ci est un tremplin vers les poèmes et nous attire vers eux. Et ne pas lire la prose serait dommage, car en effet Hollie McNish est facile à lire. Elle manie merveilleusement bien l’art de la conversation à l’écrit et on s’imagine bien être en train de tailler le bout de gras, dans ces conversations qui commencent légèrement et finissent par refaire le monde et retourner la société. Elle est également très très drôle, et ce cumul de talents imprimé sur papier en font un livre épais qu’on ne peut pas lâcher et qui se dévore.
    Elle raconte les conversations gênantes et curieuses avec sa grand-mère, les commandes de poèmes pour des grandes marques diverses et certaines aberrations marketing, la joie de l’achat d’une culotte menstruelle qui change la vie, l’illogisme des règles vestimentaires dans les lycées et dans la société, les injonctions liées à la parentalité, les préjugés banals que nous avons toustes sur toustes. Le rapport à l’image et au sexe que nous renvoie les médias et les milliers d’images qui nous assaillent au quotidien et leurs contradictions totales avec certaines règles, dissonance cognitive complète et complexe à surmonter, l’insécurité seule dans le métro quand un inconnu nous colle. Différents types de masturbations intransitives à connaître. Bref, des choses importantes et d’autres indispensables.

    Si tu aimes Klaire fait Grr, je pense que tu t’y retrouveras complètement avec Hollie McNish. Si tu aimes la poésie aussi. Si tu es féministe. Si tu es énervée. Si tu as tes règles ou si tu ne les as pas. Si tu as perdu une grand-mère ou si tu bavardes avec elle pendant des heures. Si on te regarde bizarrement dans la rue ou si on te demande d’être plus discrète. Si tu fais du sport. Si tu as des enfants. Ou si pas. Si tu as une vulve. Ou si pas. Si tu manges ou a mangé des céréales de la marque Kellogg’s. Si tu ne sais pas comment t’habiller ce matin. Si, si, si…

    Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Valérie Rouzeau & Frédéric Brument
    Le Castor Astral
    477 pages