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  • Le jardin des silences – Mélanie Fazi

    Une belle-mère dangereuse, un tunnel qui apparaît mystérieusement au milieu d’une route, un jardin qui remue les souvenirs, des corneilles de Noël, des automates plus désirables que des humains, des dragons assassinés, un dieu à marier, et du givre paralysant…

    Voici, tout en vrac insensé, quelques éléments des douze nouvelles qui composent le recueil Le jardin des silences. Ces nouvelles portent toutes le miroir des pensées et ressentis intimes de leurs protagonistes. Du conte classique au conte gothique, Mélanie Fazi visite un large éventail de la littérature fantastique et nous présente douze histoires, douze portraits de femmes (principalement), d’hommes et d’enfants confrontées à une déchirure ou un changement dans leur quotidien.
    On y retrouve des éléments emblématiques du genre, comme l’humanisation d’automates, l’apparition de lieux mystérieux dans le quotidien, l’image du double ou encore l’irruption de créatures étranges, bien évidemment.

    « Petite, les visites du Ferme-l’œil m’intimidaient. Perché au bord de mon lit ou sur ma table de chevet, il racontait des histoires aussi prenantes que dérangeantes ou m’entraînait dans des promenades dont je ne savais ensuite si je les avais rêvées. Il les avait peut-être simplement semées dans ma tête en agitant un grand parapluie couvert d’images mouvantes. Au matin, il m’en restait des impressions tenaces. Des visions oniriques, des jeux de langages, des récits où princes et princesses triomphaient d’épreuves insensées.
    Ses histoires étaient parfois cruelles. J’ai appris depuis que la vie sait l’être aussi. »

    Swan le bien nommé

    Baignant dans une noire mélancolie, les personnages se débattent avec leurs peines, leurs regrets, leurs doutes et leur fragilité. Que ce soit un père gérant tant bien que mal la relation avec sa fille suite à son divorce, une jeune femme luttant contre la violence de son passé, ou cette autre, dépossédée petit à petit de sa vie, les relations familiales, le lien à l’autre, le lien à soi sont prédominants et emmènent les personnages dans les situations les plus périlleuses. Il faudra alors choisir, accepter, se confronter à l’incompréhensible, trouver les ressources et la force pour survivre, comprendre, ou se laisser entraîner dans l’obscurité.

    Quelques éclats de lumière s’échappent, avec Un bal d’hiver ou encore L’arbre et les corneilles, qui racontent les traditions, le deuil et le changement avec une émotion lumineuse. La superbe L’été dans la vallée, également, sur la détermination et les sacrifices parfois nécessaires à l’émancipation et la liberté, et la nouvelle finale, Les trois renards, texte musical dur et rayonnant sur l’isolement, la reconstruction. L’autrice nous propose également une immersion plus fantasy, avec Les sœurs de la Tarasque, dans laquelle de jeunes lycéennes attendent de savoir laquelle d’entre elles sera choisie par le dieu Dragon.

    « J’ai toujours préféré la dissonance à l’harmonie. Il peut naître de si belles choses du chaos. »

    Les trois renards

    Avec des postulats de départ parfois très simples, l’autrice déploie des merveilles et montre toutes les possibilités, sans fin, du fantastique. Le changement de vie, les moments de transition, le rapport au passé, au futur et au présent sont autant de moments parfois brutaux qui nous attrapent et nous tirent vers des monstres chimériques ou des endroits sombres et sans repères. Elle créé en peu de mots des atmosphères uniques, donnant à chaque nouvelle une saveur particulière, une musique personnelle qui nous trottera dans la tête une fois l’histoire terminée et ramènera avec elle son cortège de sensations et d’images.

    Un excellent recueil, donc, qui montre la vaste palette et le grand talent dans cet art merveilleux et fin de la nouvelle de Mélanie Fazi.

    Ici, la chronique de L’année suspendue, texte autobiographique incontournable de Mélanie Fazi!

    Folio SF
    320 pages

  • Les oiseaux du temps – Amal El-Mohtar & Max Gladstone

    Bleu et Rouge sont deux combattantes d’une guerre temporelle millénaire qui oppose les armées de la Commandante et celle de Jardin. Sautant d’une époque à une autre, chacune tente de déjouer les ruses de l’armée ennemie afin de faire basculer la victoire dans son propre camp. Mais un jour, un échange épistolaire se tisse entre les deux adversaires, qui, au fil des temps et des mots, deviendra une histoire d’amour passionnée et interdite qui cherchera une manière d’exister au milieu de ce conflit interminable.

    C’est une lutte intemporelle entre la technologie et la nature dont les combattants sautent d’époque en époque pour orienter et manipuler le destin des personnes et renforcer leur camp. Dans ce conflit manichéen, Bleu, du camp de Jardin, et Rouge, du camp de la Commandante, sont deux guerrières surdouées et ultra-entraînées. Rusant pour déjouer les desseins de l’autre, elles entament une correspondance secrète. D’abord provocantes, elles s’ouvrent et se confient progressivement l’une à l’autre, interrogeant leurs envies, leurs désirs, leur place dans ce conflit qui veut décider de la destinée de l’humanité.
    Élevées et augmentées pour le combat, elles découvriront au fil des lettres un autre monde par les yeux de l’ennemi et s’imprègneront de cette altérité qu’elles ignoraient jusqu’alors. Une altérité qui s’enflammera pour laisser place à un amour d’autant plus fort qu’il est impossible, la découverte ne serait-ce que de l’existence de ces lettres les condamnant par leur camp à une mort certaine pour trahison. Il n’y a que ces lettres, leur sincérité, leurs interrogations à cœur ouvert. Mais l’expérience de cette altérité ne va-t-elle pas remettre en cause le sens même de leur existence ?

    Quand Rouge gagne, il ne reste qu’elle.
    Le sang nappe ses cheveux. Elle exhale de la vapeur dans la dernière nuit de ce monde mourant.
    C’était amusant, songe-t-elle, mais cette pensée la gêne aux entournures. C’était propre, au moins. Remonter les fils du temps vers le passé pour s’assurer que personne ne survivrait à cette bataille et ne contrarierait les futurs prévus par son Agence – des futurs dans lesquels l’Agence règne, dans lesquels Rouge elle-même est possible. Elle est venue nouer ce brin d’histoire et le brûler jusqu’à ce qu’il fonde.

    Nous entrons dans un monde bien étrange. Bleu et Rouge sautent de brin en brin pour tenter d’influer sur le cours du temps et prendre l’armée adversaire de vitesse, dans une guerre qui semble n’avoir ni début ni fin. Au milieu de ce conflit sanglant et immuable, les deux combattantes se rencontrent à travers leurs mots, leurs sensations et la curiosité de découvrir cet ennemi omniprésent.
    Nous passons d’un point de vue à l’autre. L’une va découvrir, au cours d’une mission, la lettre laissée par l’autre, et nous la découvrirons avec elle. Ces lettres, personnes d’autre ne doit les lire, et même les reconnaître en tant que telle. Elles déploieront des trésors d’imagination afin de maintenir leur histoire secrète, tout en se délectant des charmes de la correspondance.
    Sur cette guerre au long cours, nous n’en saurons guère plus. Ici, ce qui intéresse les auteurices tient à cette nouveauté pour Bleu et Rouge qu’est la découverte de l’autre et la naissance des sentiments. C’est aussi la place de l’individu dans une communauté et l’expression d’une individualité au cœur de celle-ci. C’est finalement l’expérience d’une altérité et d’une humanité dans toute sa complexité, raconté avec une grande poésie et beaucoup d’émotion.

    Une superbe novella très originale et émouvante qui met au premier plan avec beaucoup de poésie et de délicatesse la naissance d’un amour fort et le questionnement de ce qui nous rend unique et multiple dans un monde sombre et dual. À découvrir absolument !

    Traduit de l’anglais par Julien Bétan
    Éditions Mnémos – Label Mu
    192 pages

  • Pleines de grâce – Gabriela Cabezón Cámara

    Cleopatra est une travestie qui œuvre dans la villa miseria d’El Poso, à Buenos Aires. Après avoir été tabassée et violée par les flics du coin, elle a une révélation et voit la Vierge (littéralement). Elle arrête la prostitution et veut réaliser la vision et les envies de la mère de Jésus : créer une communauté autonome dans la villa, avec l’aide des dealers, drogué·es, trafiquants, putes et autres laissé·es pour compte. Dans le bidonville d’El Poso, tout prend plus d’ampleur, tout est plus brillant, plus fou, plus vif. La vie, comme la chair. Cleopatra, connue comme la louve blanche, va réussir à embarquer dans son projet divin complètement improbable une bonne partie de la communauté de la villa et essayera d’en sortir quelques-uns de la drogue et de la prostitution, à défaut de la misère.
    Quand Qüity, journaliste du centre-ville, entend parler de cette illuminée et de son projet fou, elle se précipite à El Poso pour couvrir l’événement. Elle se retrouve emportée dans un monde flamboyant, d’une violence brute, ville au cœur d’une ville, dont tout le monde se fout. Elle va ressentir dans sa chair la brutalité de l’extérieur et de l’intérieur, l’abandon et la passion désordonnée et ingérable qui s’empare de cette communauté.
    Cleo et Qüity, tombées folles amoureuses l’une de l’autre, ont dû fuir en Floride, et nous raconte leurs histoires. Plongée en pleine misère, dans la violence crasse des bidonvilles de Buenos Aires, dans la brutalité insoutenable des flics et autres profiteurs de l’abandon. Plongée dans un monde à part.

    Pure matière affolée de hasard, voilà, pensai-je, ce qu’est la vie. C’est là-bas sur l’île que je me suis mise à l’aphorisme, presque à poil, sans une seule de mes affaires, pas même un ordinateur, à peine un peu d’argent et des cartes de crédit que je ne pouvais pas utiliser tant qu’on serait en Argentine. Mes pensées n’étaient que choses pourries, bouts de bois, bouteilles, tas de branchages, préservatifs usagés, morceaux de quai, poupées sans têtes, le reflet de l’amas de déchets que la marée abandonne lorsqu’elle se retire après avoir beaucoup monté. Je me sentais échouée et j’ai cru avoir survécu à un naufrage. Je sais maintenant que personne ne survit à un naufrage. Ceux qui coulent meurent et ceux qui s’en sortent vivent en se noyant.

    Pleines de grâce est comme une plaie ouverte. Ce roman palpite et saigne. Mais c’est une plaie que l’on s’est faite par amour, et on la contemple avec passion. Une plaie que l’on a eue en se battant, le couteau entre les dents, dans nos habits de lumière sur un air de cumbia.

    Gabriela Cabezón Cámara, dans ce roman qui est son premier mais qu’on peut déjà lire à nouveau avec le superbe Les aventures de China Iron (dont je t’ai parlé ici), nous balance sans ménagement dans la crudité de la villa. Entourés de ses personnages, complètement queer et tout aussi maltraités que nous, nous plongeons tête la première dans les aventures et discours extravagants de la mystique Cleopatra, prophète de son temps et de son lieu. Ce n’est pas un roman, c’est un poème, un chant. Cleo et Qüity nous scandent leurs paroles dans le creux de la poitrine, et l’on partage les coups, le feu, les désirs et la fièvre. On (re)trouve déjà ici l’envie de l’autrice de nous emporter dans la vie de personnages hors du commun, luttant contre un système oppressif et (puant le) renfermé pour mener leur vie et être selon leurs envies. La cruauté côtoie la joie la plus folle, l’amour débridé le mépris de classe. Mais dans la chaleur de Buenos Aires, la liberté dansant la cumbia gagne rarement contre la dureté métallique des balles.

    Pleines de grâce est une entrée spectaculaire dans la littérature queer, engagée et flamboyante de Gabriela Cabezón Cámara qui se lit d’un souffle, le cœur en suspens.

    (Magnifiquement) traduit par Guillaume Contré
    10/18 – Les éditions de l’Ogre
    188 pages

  • Dessiner encore – Coco

    Quand j’ai entendu aux infos, ce 7 janvier 2015, qu’il y avait eu une attaque contre Charlie Hebdo, je n’ai pas tout de suite pris la mesure du drame. Je repensais aux attaques précédentes contre l’hebdomadaire, violentes, mais sans morts, tout en me préparant un énième thé. Et puis le journal a continué, et j’ai compris que non, ce n’était pas pareil. Cette fois, ce n’était pas une nouvelle tentative d’intimidation, de faire peur. Cette fois, nous avions basculé dans l’abîme. Je me rappelle, le lendemain au réveil, des silences pleins de larmes dans la matinale de France Inter, retour indicible à la réalité, et des jours suivants, embués, embrumés. Et des mois suivants. Noirs, sanglants, terrifiants et incompréhensibles.
    Ce 7 janvier, Coco a survécu. Alors qu’elle quitte la conférence de rédaction pour aller chercher sa fille à la crèche, elle se retrouve sous le canon des kalachs des assassins, et devra les mener jusqu’aux bureaux. Une place inimaginable.

    Dans Dessiner encore, elle raconte donc ses attentats. Mais pas que. Elle nous raconte aussi son Charlie, la place de ce journal dans son parcours, l’apprentissage auprès de ces grands noms du dessin satirique, les conférences de rédaction au milieu de ce groupe bruyant et débatteur, qui refaisait le monde en le bousculant de la pointe du crayon. La présence de Cabu à l’autre bout de la table de rédaction, les premiers reportages confiés par Charb, et la pression constante autour du journal. Car Charlie, ce n’est pas n’importe quel journal. Impertinent indispensable pour certains, raciste, insultant, bête pour d’autres, les qualificatifs ne manquent pas, comme les débats, récurrents, sur les unes, les caricatures et autres productions du canard. Coco raconte tout cela, à travers le prisme de sa survie. La place de Charlie dans sa vie et dans la vie du pays, dans l’espace médiatique, politique, traçant, de dessins en polémiques, le chemin bientôt ensanglanté vers le 7 janvier.

    Comment reprendre sa vie quand on a vu ses collègues, ses amis mourir, et qu’un hasard monstrueux nous laisse debout ? Coco, depuis les attentats, est submergée par une lame de fond qui la frappe, l’emporte, la plaque au sol. Elle essaie de comprendre, de trouver du sens à l’insensé. Dans ce beau pavé, elle partage son chaos intérieur dans des planches d’une grande profondeur. La peur, l’enfermement dans le traumatisme et les tentatives diverses pour en sortir, les moments de légèreté passés qui se battent désormais avec les fantômes ressortent de ses pages, en noir et blanc et bleu puis dans d’éclatantes planches aux traits simples et aux couleurs saisissantes qui tentent de faire surface, comme Coco tente de flotter sur cette mer traumatique. Au fil des échanges avec son psy, elle essaie donc de cerner son 7 janvier et tout ce qui s’y rattache, d’accepter cette faille qui sera toujours là et apprendre à y funambuler.

    Pour celles et ceux qui, comme moi, ne connaissaient de Coco que son crayon satirique, c’est également une superbe découverte d’une autre facette artistique de la dessinatrice. Elle propose un travail très poétique et imagé, qui nous embarque d’autant plus dans sa lutte intérieure.

    Un témoignage nécessaire dans un livre dur et poignant à la beauté apaisante.

    353 pages
    Les Arènes BD

  • Notre part de nuit – Mariana Enriquez

    Juan quitte précipitamment Buenos Aires avec son fils Gaspard, 6 ans. Nous sommes en 1981 et les dictatures militaires se succèdent en Argentine. Mais c’est un autre danger que tente de parer Juan. Médium, il œuvre pour une société occulte qui vénère une divinité ténébreuse, l’Obscurité, que lui seul parvient à invoquer. Et il le sait, son fils a lui aussi ce terrible don. Il sait aussi la vie que cela lui réserve : souffrance, dépossession, exploitation, et comme seule libération une mort précoce.
    Atteint d’une grave maladie cardiaque et sentant constamment le souffle froid de la mort sur sa nuque, Juan veut à tout prix protéger son fils de l’enfer qui lui tend les bras s’il devait un jour le remplacer. C’est un bras de fer qui s’engage entre le père et l’Ordre, qui est prêt à tout pour garder sa puissance et obtenir la promesse de l’Obscurité : la vie éternelle.

    Cet Ordre, pourtant, c’est aussi un peu sa famille. Après avoir été acheté à ses parents par l’une des familles dirigeantes, les Reyes-Bradford, il épousera Rosario, leur fille unique. Puissants propriétaires terriens, piliers du capitalisme argentin proches de la junte militaire, exploitants de maté et exploiteurs des populations locales guaranis, les Reyes-Bradford manœuvrent d’une main de fer dans un gant de chair sanguinolente l’Ordre, aux côtés de Florence Mathers. Dans leur sillage, une traînée sombre de corps et de disparitions. Juan les connaît donc intimement, mais peut aussi compter sur certains alliés. Reste à voir si lui, l’ombre planante de sa femme morte dans des circonstances bien suspectes, leur fils Gaspard et ses amis parviendront à survivre dans ce monde entre deux mondes, dans lequel règne une divinité sombre aussi affamée qu’indomptable.

    Une telle lumière ce matin-là et le ciel limpide, à peine une tache blanche dans le bleu brûlant, plus semblable à une traînée de fumée qu’à un nuage. Il était déjà tard, il fallait partir, demain il ferait aussi chaud ; et s’il pleuvait, si l’humidité du fleuve accablait Buenos Aires, il serait incapable de quitter la ville.
    Juan avala sans eau un comprimé contre le mal de tête et entra dans la maison pour réveiller son fils, qui dormait sous un drap. On part, lui dit-il, le secouant doucement. Le garçon se réveilla sur-le-champ. Les autres enfants avaient-ils le sommeil aussi léger, étaient-ils autant sur leurs gardes ?

    Nous suivrons, à différentes époques, les protagonistes de cette histoire folle et monstrueuse. De manière achronologique, Mariana Enriquez nous dévoile par touche les pièces de ce puzzle horrifique. Nous y croiserons Juan et Gaspard, accompagnés chacun de leur bande d’ami·es/proches, qui pour certain·es paieront cher leur attachement à cette famille. Mais aussi Rosario, née au cœur de l’Ordre, artère dirigeante battante, épouse et mère de médiums qui doivent être tués à la tâche pour la cause ultime, et qui devra choisir son camp, entre sa famille de sang et celle de cœur. Ce sont également les vies des trois ami·es de Gaspard qui s’engouffrent dans cette trame gluante et dévorante, avec la ferveur et la fidélité de celles et ceux qui savent leurs vies liées à jamais, sans savoir pourquoi mais sans le remettre en doute. Et chaque étape, complétant la précédente (ou la suivante), nous amène doucement mais violemment vers leur destin.

    On touche ici à la perfection, à tous les niveaux. Mariana Enriquez (Ce que nous avons perdu dans le feu) nous dresse un tableau incroyable de la société argentine, de la fin des années Perón jusqu’au retour de la démocratie, puis les années SIDA. Elle parvient à nous instiller l’atmosphère de chaque époque, les ressentis et la vie des différentes parties et peuples du pays tout au long de cette période violente qui a détruit l’Argentine et les Argentins à petit feu. Avec brio, elle mêle à tout cela une histoire horrifique qui tisse des liens avec les mouvements ésotériques britanniques de la fin du XIXème siècle tout autant qu’avec les croyances et traditions des peuples indigènes et notamment guaranis. On retrouve un peu de King dans la bande d’amis gasparienne, cette amitié incassable et aventureuse prête à tout, si jeune et si sérieuse, balancée des séismes dictatoriaux aux tréfonds mystiques d’une puissance abyssale, les deux dévorants qui se présente sur son chemin ; de la violence d’une enfance lacérée vers une jeune vie d’adulte qui n’aura jamais cicatricée.

    En nous contant tout cela, toute cette incommensurable histoire, par le chemin qui lui plaît, en se détachant du temps, Mariana Enriquez nous emmène loin dans la tête de ses personnages, déchirés de toute part par une réalité impalpable qui les dépasse et les emporte. Sans faux suspense ou autre effet affecté, elle dessine pour nous et déroule les intrications de sa narration avec fluidité, pour un émerveillement constant. Son texte, cru, violent et si beau, réserve à chaque page de superbes moments de littérature, faisant briller l’horreur d’une beauté inacceptable.

    Sous les jacarandas en fleurs dans les rues de Buenos Aires, sur les berges du Paraná, dangereusement tranquille après les chutes d’Iguazú, le Mal rôde, sous une forme ou une autre et le combattre se paie toujours avec du sang. Nous sommes faits pour l’obscurité et portons chacun notre part de nuit, nous sussure Juan. Et dans cette obscure nuit, parmi toutes, une étoile brille et sa lumière éclabousse les ombres pour les magnifier.

    Traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne Plantagenet
    760 pages
    Éditions du sous-sol

  • Anaïs Nin sur la mer des mensonges – Léonie Bischoff

    Anaïs et son époux Hugo vivent à Paris depuis quelques années déjà. Lui banquier, elle femme de banquier, ils débordent tous deux d’une folle énergie créatrice. Mais Anaïs étouffe. Tiraillée entre son amour pour son mari, ce besoin de création, des désirs grandissants et inavouables, Anaïs cherche désespérément sa place et sa vie et lutte contre elle-même, contre le désir qu’elle suscite, inlassablement chez les autres, contre son passé et ses secrets, quitte à se noyer.

    Anaïs Nin fait partie de ces noms qui résonnent entourés d’images, de fumées et de mystères dans mon esprit. Elle fait également partie des ces autrices et auteurs qui m’impressionnent beaucoup et que je n’ai jamais lu. Cette magnifique bande-dessinée est donc une introduction parfaite au personnage, sa vie, ses œuvres et ses questionnements.
    Connue comme la première femme ayant publiée des œuvres érotiques, Anaïs Nin est surtout l’autrice insatiable de journaux intimes. Elle y confie depuis sa jeunesse son quotidien et ses réflexions. Arrivée à Paris, cette jeune femme brillante, ouverte et belle va rencontrer et lier amitié avec de nombreux·ses auteurices, se passionner pour la psychanalyse et vivre des amours passionnées avec notamment Henry James et sa femme June. Sa liberté sexuelle fait d’ailleurs partie de son aura et elle apparaît comme une figure de l’amour libre et du désir sans frein.

    Je suis le miroir du désir des hommes. Et les personnages que j’incarne pour eux allument le feu de leur créativité

    Cette somptueuse bande-dessinée (je reviendrai juste après sur ce côté-là avec mes peu de mots) m’a permis de découvrir une Anaïs Nin beaucoup plus complexe que celle que j’avais pu imaginer (comme c’est étonnant…). Passionnée et débordante, elle souhaite par-dessus tout écrire un roman, faire sortir d’elle ce qui l’étreint et partager avec les autres ces choses qui dansent et vibrent en elle. Mais sauter le pas est chose complexe, et la vie mondaine et bourgeoise de Paris n’aide pas à s’exprimer. L’attentisme de son époux la rend malade et elle se bat contre elle-même, contre ce qu’elle prend pour un égoïsme dévorant, contre une sensualité à fleur de peau qu’elle n’ose aborder. Sa rencontre avec Henry Miller sera un tournant dans sa carrière d’écrivaine et leur relation l’étincelle qui déliera son poignet et son esprit. Mais plus encore la rencontre avec June Miller sera importante dans son cheminement.
    Femme pleinement ancrée dans son époque, elle fréquentera tant les écrivain·es que les psychanalystes ou les peintres et tracera son chemin de vie, moral, sentimental, en slalomant entre les conventions sociales d’une première moitié du XXème siècle qui effleure l’ivresse de la liberté, mais où résonne, au loin, quelque marche funeste. Anaïs Nin sait que pour être pleinement vivante, en accord avec elle-même et le miroir que lui renvoie ses journaux intimes, elle doit se libérer des attentes qui pèsent sur elle, qu’elle peut parfois aussi s’imposer, et se laisser guider par son instinct. C’est seulement ainsi qu’elle pourra, peut-être, unir ses désirs et le monde.

    Je t’ai dit que c’était beau, lectrice, lecteur ? Tu n’imagines même pas. Avec un dessin qui semble très minimaliste, peu de traits, et une palette de couleurs restreintes, Léonie Bischoff créé un monde. D’une grande finesse et d’une folle profondeur, les dessins viennent souligner les pensées d’Anaïs, ses questionnements, ses plongées désespérées et illustre magnifiquement sa souffrance et la dualité qui la déchire. Chaque page nous immerge un peu plus dans la psyché d’Anaïs et nous aide à la comprendre à l’accompagner, et à la désirer, un peu, nous aussi !

    Un sublime album, qui vaut autant le détour pour son dessin incomparable que pour la superbe manière de nous emmener aux côtés d’une femme complexe et libératrice en gardant les nuances et la profondeur de sa vie et de ses pensées. Et c’est très beau. Je vous l’ai déjà dit que c’était beau ?

    190 pages
    Casterman

  • La porte de cristal – N.K. Jemisin

    Les livres de la Terre fracturée, tome 2

    Alerte : si tu n’as pas lu le tome 1, lectrice, lecteur et que tu y penses, ne lis pas cette chronique (ainsi que la 4ème de couverture du tome 2, tu te priverais d’une partie du plaisir du 1er tome !)

    La cinquième Saison qui commence semble partie pour durer et ne laisser aucun être humain vivant derrière elle.

    Essun, anciennement Syénite, précédemment Damaya, a trouvé refuge dans la comm’ souterraine de Castrima. Elle y retrouve Albâtre, son ancien mentor et amant (et tant d’autres choses) qu’elle n’avait plus revu depuis la tragédie de Meov. À moitié pétrifié et complètement responsable du rift qui déchire la planète en deux, il assure connaître une solution pour que le monde ne vive plus de saisons. Il s’agirait de rapatrier la Lune, un satellite perdu, et apaiser enfin la colère du père Terre.
    Parallèlement à tout ça, Jija, le père infanticide, caracole toujours plus vers le Sud avec sa fille Nassun. Objectif pour le père : sauver sa fille de cette orogénie qui la détruit pour la rendre normale. Il existerait un lieu pour cela, paraît-il.

    Après un premier tome qui ne nous laissait pas beaucoup le temps de respirer, entre la découverte du Fixe, son fonctionnement et les aventures de nos héroïnes, pour fusionner vers ce sidérant climax final, pas facile de rester à niveau. Essun, donc, après environ un an sur les routes à la poursuite de son mari et de sa fille, rejoint la comm’ orogène-friendly de Castrima. Elle y fera des retrouvailles et des découvertes surprenantes, continuera d’apprendre à maitriser et comprendre son orogénie, mais aussi celle des autres. Car Castrima a besoin des orogènes pour subsister (rien n’est jamais gratuit), et la plupart des présent·es n’a jamais reçu l’éducation du Fulcrum sur la question. Essun va donc non seulement apprendre à vivre en communauté avec des Fixes en assumant qui elle est, mais aussi explorer et accepter la grande diversité de la communauté orogène et des différentes pratiques qu’elle recoupe.

    À côté de ça, nous suivons Nassun et son père. Il n’a de cesse d’espérer sauver sa fille de ce péché qui la ronge. Elle essaie de survivre et de comprendre ces sentiments contradictoire d’amour/haine à l’égard de ce père qui l’a toujours tant protégé et qui serait désormais capable de la tuer en un instant, mais aussi pour sa mère, toujours si dure, si froide, si brutale. Aux côtés d’autres jeunes orogènes et sous l’encadrement de Schaffa (que de revenants !), elle mesurera l’étendue de sa puissance et devra se positionner dans le grand plan qui se tisse, bien au-dessus d’elle, pour l’avenir du monde. Nassun doit se construire en opposition à ses parents qui ne l’ont jamais compris, arqués qu’ils étaient, chacun à leur manière, sur leurs a priori et leurs certitudes, et semble trouver dans un Schaffa métamorphosé un allié et un protecteur tel qu’elle n’en a jamais connu.

    Hum. Non. Je ne raconte pas comme il faut.
    Après tout, chacun est à la fois lui-même et d’autres. Ce sont les relations d’une créature qui cisèlent sa forme ultime. Je suis moi et vous. Damaya était elle-même, plus la famille qui l’avait rejetée, plus les gens du Fulcrum qui l’avaient ciselée jusqu’à en faire une lame aiguisée. Syénite était Albâtre et Innon et les malheureux habitants d’Allia et de Meov, les comms disparues. Vous êtes maintenant Tirimo et les gens qui parcourent les routes couvertes de cendres et vos enfants morts… et l’enfant vivante qu’il vous reste.
    Que vous récupérerez.

    S’il reste encore de nombreuses zones mystérieuses et surprenantes dans cet univers, ce second tome nous en apprend beaucoup et continue de creuser et analyser les questions sociétales. L’acceptation de soi reste un thème central, qui s’enrichit considérablement en interrogeant non seulement le vivre-ensemble alter (les rapport orogènes-fixes prennent de l’épaisseur), mais aussi l’identité et la multiplicité de celle-ci dans un groupe que l’on pouvait imaginer homogène. Les orogènes, persecuté·es et exclu·es, ont développé des manières différentes d’être, de vivre et d’exister avec leurs pouvoirs, leurs particularités. Essun, sortie du moule institutionnel, avec un droit de vie légal, se situe malgré tout encore du point de vue des bourreaux. Elle devra s’arracher à ces certitudes, partager avec sa communauté, leur apprendre et apprendre d’elles et eux.

    Un deuxième tome qui m’a bien happée et qui maintient le suspense sur la suite. Un excellent page-turner qui continue à nous interroger et se montre donc aussi addictif qu’intelligent. Vivement la suite (et la fin… !)

    Traduit de l’anglais par Michelle Charrier
    J’ai lu
    493 pages

  • Coming in – Élodie Font, Carole Maurel

    Quand on est homosexuel·le, en général, le grand moment, celui qui est décisif, qui fait peur, qui construit, c’est le coming out. Ce temps, souvent multiple, où l’on s’annonce au monde à voix haute. Quelles seront les réactions de la famille, des ami·e·s, puis-je le dire à mes collègues/camarades, comment gérer les émotions des autres en plus des miennes ? Mais pour en arriver à ce point fixe de nos vies, encore faut-il déjà se le dire à soi.

    Les amies d’Élodie le savent bien, elle est lesbienne, c’est évident. D’ailleurs, il n’y a pas que ses amies qui le pensent. Beaucoup d’autres filles lui ont fait la remarque. Mais qu’est-ce qu’elles en savent ? Comment pourraient-elles mieux connaître les désirs, les envies d’Élodie qu’elle-même ? Ce trouble à la vue de certaines femmes n’a rien d’ambigu. Cette envie d’être toute proche de cette fille, celle-là, ce n’est qu’une amitié profonde, fusionnelle peut-être, mais rien de plus. Élodie aime les garçons, et un jour elle en trouvera un bien, un beau, et avec viendront le chien, la maison, la barrière et bien sûr les enfants. Pourtant, l’amour hétérosexuel semble lui glisser entre les doigts, et décidément, cette fille, celle-là…

    Poursuivant la démarche entamée par son excellent podcast éponyme, Élodie Font, sous le dessin léger et lumineux de Carole Maurel, creuse cette partie bien silencieuse et pernicieuse de l’acceptation de soi qu’est le coming in. Car pour être capable d’assumer ce que l’on est devant les autres, encore faut-il en avoir conscience et accepter de laisser de la place à cette partie de soi que l’on maintenait étouffée très très loin. Il peut y avoir beaucoup de raison à cela. Penser que l’on doit renoncer à ce que le monde entier nous tend comme une vie normale et dire en cela que nous ne le sommes pas, normales. Croire qu’il va falloir se conformer à l’image déformée de ce qu’on nous dit être une lesbienne, car c’est bien connu, quand on est homo, il faut rentrer dans un moule caricatural pour rassurer les bonnes gens et se faire reconnaître facilement. Il faut réussir à sortir de ces peurs imposées, pour ensuite se dire, à soi, que la vie sera légèrement différente, peut-être, mais qu’elle sera la nôtre, vraiment, entièrement. C’est violent, c’est douloureux, c’est intense. C’est une nouvelle naissance pour exister à soi et vivre, finalement.

    Le récit d’Élodie Font, subtil et sans fard, raconte avec beaucoup d’émotions ce parcours qui parlera à beaucoup. Magnifiquement illustré par les dessins de Carole Maurel, qui joue sur les textures et les couleurs pour exacerber les pensées, les doutes et les vagues d’émotions qui renversent la narratrice. Profond et drôle, Coming in prend au ventre et montre que s’accepter c’est un combat, parfois long, compliqué, qui demande de la force, mais qui doit être mené pour avoir la chance de se rencontrer.

    Pour prolonger : le podcast original, sur Arte Radio
    On peut aussi écouter Élodie Font avec Klaire fait Grr, toujours sur Arte Radio, avec la merveilleuse série des Mycose the night, et aussi toute seule dans le très intéressant et fouillé Double vie (toujours sur Arte radio, parce que c’est bien, Arte Radio)

    143 pages
    Payot graphic / Arte Éditions

  • La cinquième saison – N.K. Jemisin

    La Terre, ou une planète qui y ressemble, dans un futur relativement lointain. Les continents se sont rapprochés jusqu’à retrouver une structure pangéenne que les habitants appellent le Fixe. Ce qui est cocasse, car on découvre très rapidement que ce continent est un peu trop fréquemment traversé par des tremblements de terre. Parsemé de villes plus ou moins grandes appelées des comms, les habitants sont reconnus par leur ascendance qui leur donne bien souvent leur place dans la société. Parmi eux, les Orogènes, qui ont le pouvoir de « sentir » la terre, de pouvoir la contrôler, la calmer quand elle tremble, ou de l’agiter.

    Nous allons y suivre Essun, Damaya et Syénite, trois Orogènes, à des moments charnière de leur vie et à trois époques différentes.
    Essun quitte sa comm à la poursuite de son mari qui s’est enfui avec leur fille, orogène comme sa mère, et a tué leur fils de trois ans, qui commençait à montrer les premiers signes d’orogénie. Le tout alors que commence une cinquième saison.
    La jeune Damaya, elle, est recueilli par un Gardien pour être emmené au Fulcrum, «l’école» des Orogènes à Lumen.
    Syénite est une jeune femme quatre-anneaux (l’équivalent des étoiles militaires en gros, qui indique le niveau de maîtrise d’un orogène sur ses pouvoirs) à qui le Fulcrum confie deux missions : partir avec Albâtre, le plus puissant des orogènes, seul dix-anneaux, à Allia pour un travail précis, et se reproduire avec le même Albâtre, pour obtenir un enfant puissant.

    Commençons pas la fin du monde – pourquoi pas ? On en termine avec ça, et on passe à quelque chose de plus intéressant.
    D’abord une fin personnelle. Une pensée lui tournera dans la tête encore et encore, les jours suivants, quand elle s’imaginera la mort de son fils en essayant de trouver un sens à ce qui en est aussi foncièrement dépourvu. Elle posera sune couverture sur le petit corps brisé d’Uche – sans lui cacher le visage, parce qu’il a peur du noir – et elle s’assiéra à côté de lui, engourdie, indifférente au monde qui, dehors, touche à sa fin. Il l’a déjà atteinte en elle, et ce n’est pas la première fois qu’il en arrive là, ni dehors ni en elle. Elle a l’expérience de ce genre de choses. Voilà ce qu’elle pense à ce moment-là et plus tard : au moins, il était libre« 

    Tout cela est un peu perturbant ? Ce n’est pas complètement faux… Reprenons du début, déplions nos cartes et chaussons nos lunettes.

    Ce continent appelé le Fixe est soumis à des mouvements telluriques soudains et dévastateurs qui, de temps en temps, prennent une ampleur imprévue et se termine souvent par l’apparition d’un super-volcan dont l’éruption va provoquer pluies acides, nuages de cendres, incendies… dont la persistance peut aller de quelques mots à plusieurs décennies. Une cinquième saison désigne donc cette période de survivalisme qui suit une énorme catastrophe naturelle dont les conséquences causent non seulement des milliers de morts immédiats, mais transforment également la planète et les manières de vivre des populations.

    Autant dire que la vie est plutôt rude. Surtout pour les Orogènes. En effet, ces femmes et hommes doté·es de ce pouvoir de ressentir et influer sur les mouvements terrestres sont perçus comme des monstres par le reste de la population et sont bien souvent, dans certaines régions, réduits en esclavage voire assassinés sans qu’il n’en soit dit quelque chose. Les plus chanceux seront repérés et emmenés au Fulcrum, un centre de formation à l’orogénie situé à Lumen, la capitale. Mais là-aussi, aucun n’est vraiment libres, et la moindre faiblesse ou erreur est puni de mort par la main d’un Gardien. Ils sont envoyés et répartis, selon leur puissance, à différents endroits du continent pour y apaiser et contrôler la terre.

    Comment des personnes dont le pouvoir peut rendre aux autres une certaine insouciance quotidienne peuvent-ils être traités de la sorte ? C’est là l’un des points principaux de ce roman (et sans doute de la suite, celui-ci étant le 1er d’une série de 3). En effet, la force principale de cette histoire tient aux propos forts et engagés de l’autrice sur de nombreuses thématiques, avec beaucoup de finesse et d’intelligence. On peut voir, à travers la répression à l’encontre des orogènes, la ségrégation de nombreux peuples et minorités. Elle traite dans ce premier volet ce rejet et cette violence sous plusieurs axes qui nous apportent une vision plus générale des croyances des populations. Elle y met également en avant les dogmes qui rythment la vie des différentes comms. Le quotidien pouvant s’effondrer à n’importe quel moment, chaque instant de la vie, voire de la journée, est marquée par une sentence de la lithomnésie, un dogme faits de proverbes et maximes égrenés comme un chapelet et gravés dans le marbre qui annonce la bonne conduite à tenir pour survivre. Nos protagonistes, déjà confrontés à la violence de leurs contemporains et de la société qui les exploite, vont progressivement s’interroger sur la cohérence de ce qui est présenté comme une sagesse ancestrale qui a permis à l’humanité de survivre à de nombreuses cinquièmes saisons. Est-ce vraiment le seul chemin, la seule manière de vivre ?

    La cinquième saison est un premier tome brillant, original et passionnant qui nous immerge dans un univers sombre et dur (âme sensible, fais attention, des fois c’est vraiment pas rigolo du tout) et questionne ses personnages et ses lecteurs sur ce dans quoi il les embarquent. Un roman très immersif et remuant qui arrive à parler directement de sujets complexes sans les dénaturer ou les caricaturer. Une très grande réussite !

    Traduit de l’anglais par Michelle Charrier
    J’ai Lu
    543 pages

  • Les aventures de China Iron – Gabriela Cabezón Cámara

    Connaissez-vous Martin Fierro ? Figure littéraire argentine, il est l’incarnation du gaucho, le cow-boy argentin qui fait tourner ses bolas dans la pampa, seul parmi ses bêtes dans des kilomètres carrés de vastes espaces désertiques.
    Martin Fierro a été recruté pour aller combattre les indigènes. Il déserte et, à son retour chez lui, sa femme s’est fait la malle avec ses enfants. Martin en profite donc pour aller combattre les injustices de son pays, parce que quitte à être hors-la-loi autant y aller à fond.

    Et sa femme alors ? Où s’en est-elle allée ? C’est à elle que s’intéresse Gabriela Cabezón Cámara. Martin Fierro enrôlé, qu’advient-il d’elle ?

    Ici, Mme Fierro a 14 ans. Mariée de force à son gaucho de mari, elle lui a donné 2 enfants. Et lorsque l’armée l’emporte loin d’elle, elle y voit le chemin vers la reconquête de sa liberté. Laissant ses enfants à un couple de vieux du pueblo, elle part aux côtés de la britannique Elizabeth, Lisa, Liz, une rousse flamboyante qui part, elle, récupérer son écossais de mari indûment enrôlé de force dans l’armée argentine et, au passage, l’estancia qu’ils sont censés gérer.
    Pendant ce voyage, Mme Fierro va se construire un nom, d’abord, s’approprier ce sobriquet de China et le modeler à son image, tout comme le nom de son mari. Puis son corps, puis sa vie. En compagnie de Liz et d’Estreya le chiot, puis de Rosa, le gaucho solitaire croisé sur le chemin, elle va découvrir la pampa et ses habitants, humains, animaux, minéraux.

    Je te le dis tout de go, lectrice, lecteur de mon cœur, je n’ai pas lu la geste épique de Martin Fierro le gaucho. Déjà parce que les gestes épiques c’est pas trop ma came, je l’admets, et ensuite parce que je préfère sa femme, au gaucho. Et toi aussi, tu vas voir.

    China ne sait pas grand-chose du monde, ça elle le sait, mais elle le sent comme personne. Elle déborde d’amour, de curiosité et d’envie de comprendre, elle se gorge de la beauté et de la sensualité de ce qui l’entoure. Elle découvrira l’amour, le beau, l’enivrant, dans les bras de sa Liz. Avec elle, elle apprendra aussi la culture britannique, ces lointaines contrées humides et grises, fantasmatiques enveloppées de son smog mystérieux. Elle rencontrera d’autres hommes, le doux et atypique Rosa, d’abord, puis le colonel Hernandez, maître désobligeant d’une estancia. Enfin les indigènes, qui épousent ce paysage onirique et transperçant et l’habitent en communion.

    Initiation, découverte, fantastique, queer, ce roman se glisse par le chas de nombreux genres et nous les glisse tous entre les lèvres. Par son écriture d’une poésie chaude et charnelle, l’autrice nous imprègne des paysages incroyables et changeant de l’Argentine. Mais dans son voyage, China Iron n’est pas une jeune fille naïve à la recherche d’un but. L’esprit acéré, elle comprend très vite le monde qu’elle découvre, ses rapports de force, ses contraintes et ses espaces de liberté. Elle prend à gorgées pleines les plaisirs et la beauté des gens, des sites, des ciels qui la font danser comme elle crache aux pieds de ceux qui asservissent, contraignent, dominent et ignorent.

    C’était l’éclat. Le chiot sautillait, lumineux, parmi les pattes poussiéreuses et usées des rares habitants qui traînaient encore là-bas : la misère encourage la fissure, elle égratigne lentement, à l’air libre, la peau de ceux qu’elle a fait naître ; elle en fait du cuir sec, la craquelle, impose une morphologie à ses créatures. Ce n’était pas encore le cas du chiot, il irradiait la joie d’être en vie, d’une lumière n’ayant pas encore souffert la triste opacité d’une pauvreté qui, j’en suis convaincue, était davantage un manque d’idées que de quoi que ce soit d’autre. 

    Les aventures de China Iron est un merveilleux conte qui interroge la place des mythes dans nos sociétés et qui, dans une explosion de rage vivifiante, de mots, d’éclairs et de morceaux de ciel, dissémine la passion et la liberté dans le moindre interstice du monde et de nos êtres. Et Saint-Nectaire sait qu’on en a bien besoin.

    Traduit par Guillaume Contré
    Éditions de l’Ogre
    246 pages