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  • La Treizième Heure – Emmanuelle Bayamack-Tam

    Farah, 17 ans, est la fille de Lenny, fondateur et prédicateur de la secte la Treizième heure. Quelque peu évangéliste sur les bords, la Treizième heure prêche pour l’égalité et l’inclusion à grands coups de poésie. Élevée par son seul papa, la jeune Farah tente de creuser le mystère de l’identité de sa mère, partie quelques jours après sa naissance. Mais le mutisme de son géniteur n’a d’égal que les informations contradictoires qu’elle parvient à glaner sur ce sujet bien épineux…

    C’est mon père qui a créé l’Église de la Treizième Heure, et si elle compte moins d’adeptes que celle du Septième Jour, c’est une injustice que le temps se chargera de réparer – car je tiens à dire que notre religion est à la fois beaucoup plus libre, beaucoup plus inventive et surtout beaucoup plus poétique que celle des adventistes. Étant la fille du fondateur, je manque peut-être d’objectivité, mais il suffit d’assister à l’une de nos célébrations pour se convaincre que la beauté et la joie sont de notre côté. Seulement voilà, en dépit de notre prosélytisme acharné, nous peinons à recruter – comme si les gens ne voulaient surtout pas entendre parler de joie et encore moins de beauté. A croise qu’ils préfèrent vivre sous le joug de la Bête, parce que cette Bête est la leur, qu’ils l’ont domptée et domestiquée depuis si longtemps qu’ils la prennent pour une condition humaine largement acceptable. Ce n’est pourtant pas faute de s’être entendu dire qu’un autre monde était possible.

    Jeune fille vive, critique et curieuse, Farah grandit dans un milieu rempli d’amour et de folie douce. Fréquentée par une bande de doux dingues perdus et blessés par la vie, la Treizième heure se veut un refuge pour réparer par la tendresse et surtout la poésie ces âmes brûlées. Sa vie prend une nouvelle direction le jour où elle découvre un autre secret la concernant, son intersexualité. Le besoin de connaître l’histoire de sa naissance et la vie de ses parents devient alors une nécessité. Sa particularité est-elle la cause du départ de sa mère, refusant d’élever ce qu’elle aurait perçu comme monstrueux ? Piochinant des infos comme elle le peut auprès des membres de la Treizième heure, de ses grands-parents paternels un peu ras les pâquerettes et d’un oncle aussi fourbe et vantard que le père est honnête et à vif, elle reconstitue le chemin tortueux, passionné et plein de surprises d’une histoire de vie et d’amour aussi flamboyante que déchirante.

    Lectrice, lecteur, mon feu, La treizième heure est sans doute l’un des romans les plus queers, les plus joyeux et les plus vibrants que j’ai pu lire cette année. Ardente, fabuliste et fabuleuse, l(es)’histoire(s) de Farah, Lenny et Hind, la (chi-)mère disparue à la naissance de son enfant, nous emporte dans une sarabande folle portée par l’amour des mots et leur portée, qu’ils soient poésie, le premier grand amour de Lenny, roman, la forme choisie par Farah (et première opposition à ce père adulé) ou chanson, qu’Hind habite et incarne.
    Ici on parle d’amour, le grand et fort qui s’impose et dont on ne sait quoi faire. Cet amour ardent de Lenny pour Hind, qu’elle ne peut lui rendre à bon compte, elle qui part pour un autre amour qu’elle sait plus ingrat. L’amour maladroit d’un père pour son enfant, prêt à tout pour la protéger sans se rendre compte que les bouts d’histoires décousues sur une filiation trop dure à raconter viennent effilocher l’amour aveugle et dévoué de la fille pour le père.
    On parle amour de soi, celui qui se brise en un rien et se renforce parfois sous les coups. La bande d’illuminé·es de la Treizième heure sait ce qu’il en est, tous lacérés par le monde. Hind aussi, qui a dû se battre pour exister comme elle le voulait, contre sa famille, les autres, et elle-même. Qu’en sera-t-il pour Farah, qui découvre adolescente son entre-deux génétique ?
    On parle famille, celle du sang et celle du choix. Et on raconte des histoires, on cherche les mots, le sens, l’origine des blessures et du désir dans un flamboiement vivifiant.

    Avec un sens du rythme qui épouse à merveille le caractère des différents personnages, Emmanuelle Bayamack-Tam nous raconte d’une écriture happante absolument jouissive l’histoire multiple et complexe de chacun d’eux dans un cocon. Au plus près de leur intimité, de leurs coups les plus violents à leurs passions les plus brûlantes, les questionnements s’entremêlent et chacun·e se découvre à la lumière des autres, tentant de (re) construire les vies dans une société repliée sur elle-même et excluante dont iels espèrent, malgré tout, tirer du bon.

    Nous sommes dans ce cocon et partageons avec elleux leur nouvelle naissance, la seconde, la troisième, baptême poétique et amoureux, libérateur et angoissant, cette éclosion reste pour chacun·e l’orée d’un nouveau chemin, chaotique et cahoteux, forcément, mais pavé d’un désir fougueux de vivre et surtout d’exister le plus entièrement possible.

    Éditions P.O.L.
    504 pages

  • L’arbre de colère – Guillaume Aubin

    Dans la taïga nord-américaine, les Yeux-Rouges et les Longues-Tresses s’affrontent. Née d’une morte au milieu des fruits sacrés du qaa, Fille-Rousse est recueillie par les Yeux-Rouges, leur chamane reconnaissant en elle une enfant prophétique.
    Elle grandit en s’amusant avec les garçons, voyant d’un œil bien triste les tâches qui devraient lui revenir une fois devenue femme. Serait-elle une Peau-Mêlée, une personne à la fois homme et femme qui navigue entre les genres ? Si le chamane tend à le penser, tous les membres de la tribu ne partagent pas son avis.

    Les chiens n’aboient pas à moitié. Les chiens ne se trompent pas, ne prennent pas un orignal pour un ours. Encore moins un ours pour un Homme. On les entend dans la forêt à l’aube. A celui qui gueulera le plus fort. Ils vont et viennent, tracent des sentes nerveuses dans l’herbe. Tirent sur leurs cordes jusqu’à s’arracher le poil.
    Dans les canots, les pagaies prennent de la vitesse. Vingt-huit mains de bois se font plus fermes sur l’eau, et le calme de la rivière n’arrive plus à couvrir le bruit des rameurs et des corps qui chauffent. Entre les arbres, on aperçoit les premières tentes. Les embarcations accostent les unes après les autres. Les guerriers sautent dès qu’ils ont pied, font bouillonner la rive. Certains courent vers le camp, d’autres grimpent dans les arbres, peau contre écorce, l’arc enfilé autour du cou. Les chiens sont lâchés. Les premières flèches sifflent, d’un côté comme de l’autre. Les bêtes sont criblées avant d’avoir pu mordre. Le soleil éclaire à peine les cimes, et déjà on meurt. Les cris de guerre se mêlent aux cris d’horreur quand les Yeux-Rouges déferlent comme une nuée de mouches.

    Élevée parmi les Yeux-Rouges, Fille-Rousse pourrait être un tribut de guerre. Littéralement arrachée au ventre de sa mère moribonde, elle grandit aux côtés d’une mère adoptive sous le regard attentif du chef et du chamane. Tandis que les autres filles du village s’adonnent aux tâches quotidiennes du camp, Fille-Rousse, elle, s’épanouit dans les jeux des garçons. Elle veut plonger, nager, chasser, courir, vivre comme un homme. Elle serait une Peau-Mêlée, une personne pouvant passer d’un genre à l’autre, être une femme qui vit comme un homme. Elle grandit en s’affranchissant des obligations, elle ne suit que ce qu’elle ressent, fidèle à qui elle est. Et dans sa tribu, elle est un garçon. Elle veut devenir un homme.
    Mais dans la tribu, tout le monde ne voit pas cela d’un bon œil, et la jeune fille va devenir la bête noire de certains.

    Ce premier roman a l’acidité des baies de sumac, la douceur d’un tapis d’aiguille de pin sous les pieds, la rugosité de l’écorce séchée par le soleil. Bien que légitimé par les récits cosmogoniques de la tribu, beaucoup d’hommes voient d’un mauvais œil cette fille avoir des prétentions.
    Récit d’initiation, d’indépendance, de recherche de soi. Peau-Mêlée doit découvrir qui elle est, non seulement pour elle-même, mais aussi pour son histoire, symbole de la lutte fratricide entre les Longues-Tresses et les Yeux-Rouges et de l’arrivée des Barbes, de l’homme blanc qui veut prendre le territoire, baiser les femmes et dévorer le qaa, acheté à prix d’or à ceux qui lui amène.
    Pour notre héroïne, le combat sera celui de son émancipation, de sa liberté, et de celle de son peuple, qui sera celui de son choix, comme le sera sa vie.

    Un roman d’une poésie rugueuse et enveloppante, sensuel et puissant, qui amène son sujet avec équilibre, nous raconte les femmes, l’être-soi ainsi que la violence et surtout la liberté qui vont avec.

    Éditions la Contre-Allée
    343 pages

  • Les otages, contre-histoire d’un butin colonial – Taina Tervonen

    Taina Tervonen, journaliste, a grandi au Sénégal de parents finlandais et missionnaires. Scolarisée dans une école sénégalaise avec les enfants sénégalais, elle va apprendre l’histoire du pays par ce prisme. Elle découvrira, entre autres, l’histoire d’El Hadj Oumar Tall, grand combattant et fondateur de l’empire Toucouleur au XIXème siècle. En 1890, lors des guerres coloniales menées par la France, le colonel Archinard s’empare d’un trésor de guerre qui contient des bijoux, des papiers et un sabre, dit-on, ayant appartenu à Oumar Tall.
    Ce butin sera envoyé en France, tout comme le jeune Abdoulaye, le petit-fils d’Oumar Tall.

    Qu’est-il advenu du butin ? Quel a été le destin d’Abdoulaye ? C’est à ces questions que Taina Tervonen cherche des réponses. Elle se lance pour cela dans une grande enquête qui soulève de nombreuses questions, sur l’histoire des guerres coloniales, le traitement des otages et le symbole des prises de guerres.

    Le khalife Tierno Madani Tall m’adresse la question en pulaar. Il a la voix posée de ceux qui ont l’habitude de prêcher et d’être écoutés. Il me fait penser à mon père pasteur, à cette voix que j’appelais sa « voix de travail » qu’il prenait parfois en s’adressant à ses enfants quand il voulait souligner le sérieux d’une affaire.
    Assise sur le bord du grand canapé qui lui fait face, je regarde le dignitaire musulman, dans ce salon où il reçoit habituellement les fidèles. J’attends sagement, le dos bien droit, que sa question soit traduite en français par l’amie qui m’accompagne. Il m’a prévenue : « Pour ce premier rendez-vous, c’est le khalife qui posera les questions, pas toi. » Les bruits du quartier populaire de la Médina nous arrivent par la porte ouverte sur la cour où des fidèles finissent le repas, rassemblés autour de grandes bassines de riz. C’est le début de l’après-midi, la circulation reprend dans les rues bondées de Dakar, des moutons bêlent chez un voisin. L’interprète reprend :
    « Pourquoi vous intéressez-vous à cette histoire, vous qui êtes blanche et descendante des colons ? »

    L’enquête de Taina Tervonen va la porter non seulement sur la piste de l’histoire du pillage qui a amené à ce butin et cet enlèvement, mais aussi à regarder un peu différemment le rapport à l’histoire coloniale et tout ce qui l’entoure.
    Nos musées sont remplis d’objets rapportés pendant les guerres coloniales. Leur réserve encore plus. Ces objets, souvent récupérés dans des conditions peu claires, que représentent-ils pour nous ? À l’époque, une image de terres lointaines et de peuples sauvages, une vision exotique de contrées mystérieuses. Aujourd’hui on aime à les voir comme des moyens d’éducation et de découverte de cultures et de peuples disparus. Ce que l’on a tendance à oublier, c’est que leur disparition est un peu de notre fait, déjà. Et surtout, décorrélés de leur contexte et de leur histoire souvent mal connue de ceux qui les ont rapportés et inventoriés, ces objets, tenues, armes… en perdent leur sens.
    Alors que les demandes de restitution sont de plus en plus nombreuses et qu’Emmanuel Macron s’est engagé à y répondre (en 2017), la question du rapport au patrimoine est passionnante, avec ce qu’elle montre de notre rapport à l’histoire, aux objets, à leur symbole et leur force, mais aussi aux autres et la place qu’on leur laisse, ou ici qu’on leur prend, dans la liberté de vivre avec leur passé. Mais ce n’est là que l’une des nombreuses questions passionnantes soulevées par Taina Tervonen dans son livre.

    Dès l’incipit, comme tu peux le voir plus haut, lectrice, lecteur, ma lumière, on se pose la question du rapport à l’histoire coloniale. En tout cas, les Sénégalais se la posent, ne comprenant pas pourquoi une blanche s’interroge sur ces événements. N’est-il pas là le problème ? En lisant ce livre, je me suis rendue compte que je ne connaissais finalement rien de l’histoire coloniale. Aucun détail, peu de personnes, c’est une page plutôt floue. Mais ce n’est pas en l’ignorant, en la survolant que chacun·e pourra se l’approprier, avec ce qu’elle a de révulsant, pour ensuite avancer avec et en faire quelque chose de différent pour l’avenir. Pourquoi une blanche, les blanc·che·s descendants des colons, ne pourraient-iels pas (devraient-iels pas) s’intéresser au pillage d’un colonel havrais à Ségou, à l’enlèvement d’un enfant envoyé ensuite en France et à son destin ? Ce qui s’est passé sur le continent africain et ailleurs dans le monde est tout autant notre histoire que la leur, et nous permet de mieux comprendre comment tout cela s’est produit, quels étaient les mécanismes en jeu dans les conquêtes, la gestion sur place, et les ressorts du racisme.

    Avec cette enquête racontée comme un roman, Taina Tervonen ouvre de nombreuses pistes de réflexion sur notre rapport à l’histoire coloniale, aux objets, aux gens et à nous-mêmes. Récit passionnant et révoltant, c’est une étape indispensable pour quiconque souhaite mettre en perspective et avancer dans l’analyse de la construction de l’idée d’état et de nation française, dont la gloire a été pendant longtemps (et est toujours, si l’on écoute) d’avoir envahi, dominé, massacré, étouffé et rabaissé d’autres peuples et d’autres pays. Il est temps de s’y confronter.

    Tu peux retrouver le travail de Taina Tervonen entre autres pour le média Les Jours

    Éditions Marchialy
    238 pages

  • Fantaisies guérillères – Guillaume Lebrun

    Nous sommes en l’an de grâce quatorze cents et des brouettes, et la guerre de Cent ans bat son plein. Le royaume de France ne ressemble pas à grand-chose, Charles VI le Fol vrille toujours plus du ciboulot, et entre deux intrigues de cour, on s’emmerde un brin. Yolande d’Aragon, en tout cas, tourne un peu en rond. L’épouse de Louis d’Anjou, homme pieu s’il en est, n’en peut plus de cette guerre interminable et des querelles entre Armagnacs et Bourguignons. Après avoir casé sa fille Marie avec Charles le Dauphin, elle décide de prendre en main la prophétie qui évoque l’arrivée d’une jeune vierge amenant au couronnement dudit Charles futur VII, parce qu’on n’est jamais mieux servi que par soi-même.
    Notre chère Yolande se fait donc éducatrice de quinze pucelles, rebaptisées Jehanne 1, 2, 3… 15, pour enfin faire advenir la prophétie.

    Laisse-moi me présenter comme il se doit :
    my name is Yolande,
    and I am from Aragon,
    née sur les terres du royaume de France quatorze siècles après Jésus-Christ, répandue au sortir du ventre par des hurlements de joie, déjà bien esbardaillée des choses du monde, instruite en diableries, quatre fois reine, deux fois comtesse, dame de Guise, duchesse et maîtresse incontestée de mes sujets hérités de mienne épopée angevine, mariée à Louis, dit Loulou, belle-mère et liée par le sang au Grand Bastard de France, je me montre si douce avec lui qu’il me nomme tantine. Alors que j’étais enfin en âge de pouvoir sécher les vêpres, une grande guerre civile s’est déclenchée. Sache que c’est pur hasard si je me tiens du côté des Armagnacs plutôt que celui des Bourguignons. J’eusse pu être en inverse et le vivre aussi bien. Nonobstant, il faut reconnaître que tout avait mal commencé pour les gens de la classe mil trois cents quatre-vingts. Car, bien avant la scission fatale dont je te parle, le royaume était plongé et jusqu’à l’aine en grande bataille. Contre les traîtres d’ascendance englishoise. Eux aussi héritiers du trône de France, par directe lignée d’Isabelle la Louve, en survivance des roys maudits, et voulant comme tout le monde leur place au banquet : ce qui donna lieu à quatre-vingts-dix ans de négociations outre-Manchettes à coups de flèches et d’épées.

    Nous voilà donc avec une duchesse pas piquée des hannetons, quinze Jehanne en gestation et des conflits et intrigues en veux-tu en voilà. Et si tu savais, lectrice, lecteur, ma dulcinée, ce qui t’attend, tu n’en croirais pas tes mirettes. Alors accroche-toi à tes chausses et reprends du café.
    Je ne veux pas t’en dire trop sur l’intrigue générale de ce roman décoiffant (#cliché1) parce que je ne suis pas comme ça, je veux que tu vives toi aussi cette incapacité à poser ce livre devant la folie de cette histoire. Pas de raison que je sois la seule avec des cernes, bordel.

    C’est un sacré tableau que nous dresse l’auteur, de ce début de XIVème siècle que l’on voit souvent très austère et morne (et masculin, hein). Yolande d’Aragon se joue des conventions pour mener à bien ses plans, Jehanne future d’Arc se pâme devant les poitrines corsetées (ou pas, d’ailleurs), des soldats tombent en amour entre eux et les hommes de pouvoir n’ont guère dans le cerveau que de la confiture, probablement empoisonnée, d’ailleurs, par notre chère Yolande.

    Guillaume Lebrun nous embarque donc dans une relecture complètement barrée (#cliché2) de l’histoire de Jeanne d’Arc, personnage figé et complexe s’il en est, d’une manière absolument formidable. Tu le constates toi-même avec cet incipit, il commence par nous proposer une langue fort peu commune, mélangeant anglicisme, ancien français et argot contemporain. Aussi originale que musicale, cette langue tisse le rythme du récit et nous entraîne dans la sarabande endiablée de l’épopée jehannesque de Yolande et sa troupe de prophétesses en devenir. Pas radin sur les clins d’œil, il parsème le tout de références culturelles improbables, et réussit le tour de force de ne pas nous perdre ni nous lasser et d’intégrer parfaitement le tout à la trame globale de son histoire.

    Roman foutraque (#cliché3), féministe, queer, amoureux des genres et profondément historique, Fantaisies guérillères donne à notre Jeanne nationale un visage autre que borgne et rend à Yolande d’Aragon sa place dans l’histoire de France. Alors ne boude pas ton plaisir, lectrice, lecteur, ma très chère, et plonge dans la guerre de Cent ans la bave aux lèvres, la poitrine nue et la lame acérée !

    Christian Bourgois
    320 pages

  • Jungle – Miguel Bonnefoy

    Un beau jour, on propose à Miguel Bonnefoy d’accompagner une expédition au fin fond de la jungle vénézuélienne. 14 jours de marche à travers la forêt tropicale, à gravir puis traverser l’Auyantepuy, l’un des hauts plateaux de la région de Gran Sabana, à l’Est du Venezuela, jusqu’à parvenir au Kerepakupai Venà, une cascade qui déferle le long des pentes abruptes du tepuy pour s’évaporer à grands bruits dans la jungle et a pour particularité d’être le plus haut saut du monde, avec une chute d’un trait de plus de 800 m. Une grande aventure rassemblant 14 hommes, à laquelle il doit apporter ce qu’il sait faire de mieux : un récit.

    Ciudad Guyana est une grande ville composée de deux petites villes, Puerto Ordaz et San Felix. Elles se dressent à la confluence des fleuves Orinoco et Caroni qui mêlent dans un même parfum l’odeur de la jungle avec celle de la savane. À l’embouchure, les eaux se joignent, sans se confondre. Une ligne naturelle à la surface les divise, donnant à l’Orinoco le teint brun des façades de Puerto Ordaz, et au Caroni le gris-noir des fontaines de San Felix. Ainsi, dans les veines de ces deux fleuves coule, sans relâche, le sang de ces deux villes.

    Miguel Bonnefoy se retrouve donc lancé dans la jungle comme un galet sur la surface d’une eau trouble, et chaque étape de plus vers le saut final le confronte à la dureté de la forêt, la rudesse des conditions de vie, la rugosité d’un pays, la naïveté de l’émerveillement, et le puits sans fond de l’apprentissage.
    Accompagnée de guides pemon, l’expédition gravira le tepuy, traversera les hauts-plateaux et redescendra, en rappel, le Kerepakupai Venà. Et notre auteur-aventurier s’en sortira indemne, n’ait pas d’inquiétude à ce sujet, lectrice, lecteur, mon étoile, car finalement ce n’est pas tant ça, le sujet de ce récit. Lors de cette randonnée au long cours, Miguel Bonnefoy se retrouve confronté à ses propres limites, peurs et appréhensions, mais il fait également l’expérience d’une immersion complète dans une nature tellement vivante qu’elle en devient inquiétante et qui prend sens et visage sous les mots et les histoires que lui confient les Pemon. Miguel Bonnefoy y cherche aussi une part de lui-même. Franco-vénézuélien, il sent dans les odeurs, les vibrations de cette montagne, quelque chose qui lui parle et lui échappe à la fois.

    Jungle est le récit initiatique d’un jeune homme qui découvre une partie de son pays par son rapport à la nature et la nature par les yeux et connaissances de ceux qui y vivent encore. Il constate également la violence de la colonisation et de la libéralisation qui ont forcé les populations autochtones à se transformer et s’adapter pour survivre, et la manière dont celles-ci parviennent à conserver leur langue et leur rapport au monde. Sans fausse naïveté et avec du recul sur lui-même, son imaginaire et ses biais socio-culturels, Miguel Bonnefoy se laisse porter par cette expérience importante et nous la raconte avec beaucoup de sensibilité et d’émotion.

    Un très joli voyage délicat et poétique, avec ce saut de l’ange final, chute dans le vide dans une gerbe tranchante d’eau, d’air et de roches, peut-être la métaphore d’une vie, celle d’un homme, celles de peuples, celle d’un pays.

    Éditions Rivages
    126 pages

  • Le chien noir – Lucie Baratte

    Il était une fois une jeune fille de 16 ans, la princesse Eugénie, fille du roi d’un puissant royaume. Son père, le terrible roi Cruel, était un homme tyrannique et violent. Un beau jour, il décide de la marier au mystérieux roi Barbiche, seigneur d’une contrée lointaine. La jeune Eugénie part avec son nouvel époux, un homme aussi flamboyant que sombre, à la barbe noire bestiale et fournie et aux yeux de feu. En chemin, au cours d’un terrible orage qui fait trembler la forêt, elle sauve un jeune chien noir, qui deviendra son compagnon dans sa vie de malheur et de solitude.

    Il était une fois, une fois plus vieille, une fois plus sombre, dans un pays forcément très loin d’ici, un roi si cruel qu’on le croyait descendant d’un ogre. Il avait épousé une femme belle et froide comme la nuit qui lui avait donné une fille belle et gaie comme le jour. Puis la reine mourut, succombant paraît-il aux méchancetés de son mari.
    Bien des années après ce drame, la petite princesse était devenue jeune fille. L’éclat de sa beauté troublait tous ceux qui s’attardaient à la contempler. De longs cheveux d’un noir intense, lisses, lourds et épais, entouraient un visage ovale aux lignes pures. Ses yeux, comme ceux des grandes héroïnes, vous contaient le monde dans ses reflets vert et or. Un sourire, et le rose de ses joues attirait votre attention sur l’exquise douceur promise par la finesse de sa peau. Et c’est dans ce même instant que vous baissiez le regard, gêné par votre curiosité à la vue de la grande tache ténébreuse qui coulait, régulière, le long de son visage, de l’œil gauche au bas de la joue.

    Nous les connaissons toutes et tous, ces contes, ces histoires racontées encore et encore, dans leur version Andersen/Perrault/Grimm/Disney. Leurs rebonds, leurs ressorts n’ont plus de secrets pour nous, ce qui fait de l’exercice de leur réécriture quelque chose d’aussi amusant que risqué.
    Lucie Baratte reprend ici en grande partie Barbe-Bleue, mais aussi un peu de La Belle et la Bête. Allons à l’essentiel, j’ai été presque tout à fait convaincue, si ce n’est la fin, qui m’a laissé sur la mienne. Je ne te dévoilerai rien ici, lectrice, lecteur, mon doux rêve, mais j’ai espéré jusqu’au bout un dénouement qui n’irait pas dans ce sens-là, justement, pour la tendre Eugénie. Une issue libérée de tout homme et elle-même seule héroïne de sa propre liberté. C’est un parti-pris, faisons donc avec.
    Une fois cela dit, il serait à mon avis dommage de se priver de cette lecture, car le texte est absolument superbe. Lucie Baratte connaît ses contes sur le bout des doigts et reprend avec souplesse et délectation leurs rythmes, leurs tics et leurs archétypes. On trouvera d’autres références, toutes amenées avec malice et intelligence : qui la reconnaît s’en amusera, et qui non ne s’en trouvera pas lésé. Les quelques anachronismes glissés ça et là le sont également avec beaucoup de justesse et sans trop en faire, la beauté du geste servant tout autant le sens du récit et ajoute même un nouveau niveau à cette réinterprétation.
    Tout cela nous est conté avec une langue d’une noirceur poétique incroyable. Les mots et les phrases se murmurent à nos oreilles, confidences sombres et envoûtantes d’histoires oubliées à force d’être répétées et qui se réveillent à l’appel de la formule incantatoire bien connue Il était une fois.

    Une belle réécriture qui déroule toute la palette des noirs, de la nuit au charbon en passant par la Chine et le corbeau, un conte de fée gothique et moderne raconté dans le souffle d’une mélopée fascinante.

    Éditions du Typhon
    185 pages

  • Trois lucioles – Guillaume Chamanadjian

    Après les événements tragiques qui ont clos le 1er tome, nous retrouvons Nox, le jeune commis d’épicerie et protégé du Duc de la Caouane. Après avoir rompu tout lien avec son protecteur, il gère désormais l’une des échoppes de Saint-Vivant, dans le quartier du Port. Gemina, la grande Cité, s’échauffe de jour en jour et le soulèvement, voire la guerre civile, couve. Les manigances et jeux de pouvoir vont de plus belle, et Nox reste une pièce maîtresse dans les plans de nombres d’entre eux. Son ressentiment envers Servaint de la Caouane pousse plusieurs comploteurs et autres éminences grises à l’approcher pour le convaincre du pire : assassiner le duc !
    Un beau jour, un navire étranger arrive au port avec à son bord des rescapés d’une guerre lointaine. Est-ce le premier d’une longue série ?
    Quelle est cette guerre qui tonne au loin ? Les rumeurs disent que Dehaven, la lointaine voisine du Nord, est également touchée par de dramatiques événements. Gemina parviendra-t-elle à tenir sur tant de fronts ? Car en son sein, ce sont non seulement les maisons ducales qui s’allient, s’invectivent et se trahissent, mais également d’antiques menaces qui remontent. Nox n’est peut-être pas le seul à connaître l’existence du Nihilo et à pouvoir s’y mouvoir…

    C’est par une froide matinée du début de l’hiver que les voiles du Sadalsuud pointèrent par-delà l’horizon. Elles étaient rouges et blanches, frappées de croissant étoilé, le vent de sud-est les poussait droit vers la Cité.
    Sur le port, les hommes et femmes levèrent le nez de leur ouvrage l’espace d’un instant, puis s’y replongèrent dans une indifférence polie. Des collines du Massif descendirent des ordres enroulés dans deux tubes de fer scellés. Ils passèrent d’un messager à l’autre, dévalèrent l’escalier des Gigues. Un jeune Cerf les fit tomber sur la place des Charrières, ils roulèrent un temps entre les pieds des bonimenteurs, au milieu des feuilles de chou et des navets. Un gamin les ramassa, réclama deux pièces, mais ne reçut qu’une taloche pour sa peine. Puis, arrivées sur les quais, les missives se séparèrent. Un Cerf partit vers l’est, l’autre vers l’ouest. Et, toujours, la caraque s’approchait du port.

    Le tome 2 de Capitale du Sud nous amène au milieu de ce projet littéraire passionnant, et après avoir fait connaissance avec les deux villes, nos cher-es protagonistes, et poser les bases d’une intrigue intriquée, les choses commencent à s’accélérer !
    Les troubles évoqués à Dehaven ont des répercussions immédiates sur Gemina, qui voit donc arriver à proximité de ses côtes des navires de réfugiés. Que fuient-ils ? Mystère. Une guerre, sans doute, mais personne n’en sait bien plus, et ne s’y intéresse tant, car la situation en ville est de plus en plus explosive. Servaint a réussi à énerver à peu prêt toutes les maisons, voire plus. De son côté, Nox va découvrir de nouvelles choses sur la mythologie de la cité et des deux sœurs, qui ne sont peut-être pas si mythologiques que ça. Et puis il y a Adelis, la jeune ingénieure apprentie à la Caouanne arrivée sur le Sadalsuud, qui tente de faire comprendre à ses nouveaux amis et protecteurs le danger qui les menace.

    Que de foisonnement dans ce tome ! Pour notre plus grand plaisir (moins celui de Nox), notre héros va plonger plus profondément dans l’histoire fondatrice de Gemina, son histoire personnelle également, et commencer à distinguer les liens entre tous ces éléments. Et c’est un vrai régal que de découvrir tous ces mystères avec lui. Le projet dans son ensemble prend de plus en plus corps au fil des tomes. La découverte de Dehaven avait déjà amené un peu plus de sel, et ce nouvel opus trace une nouvelle voie dans cette carte étrange et déroutante entre les deux villes (réelles) et entre leurs doubles. D’où vient ce Nihilo ? Qui peut le maitriser ou non ? Quelle est la véritable histoire et rôle des deux sœurs dans ce qui ressemble à un combat bien ancien sur la ville ?

    On quitte Gemina avec encore plus de questions sur son passé et son avenir, et avec une envie toujours plus grande d’y retourner. L’attente va être longue, mais heureusement, la capitale du Nord nous revient à l’automne. Et ça, c’est une excellente nouvelle !

    Aux forges de Vulcain
    406 pages

  • Tè mawon – Michael Roch

    Joe débarque à Lanvil depuis Nouvelle-Marseille à la recherche de sa copine, Ivy, qui n’a pas donné signe de vie depuis un bail. À peine arrivé dans la mégalopole caribéenne, il rencontre Patson, qui va l’aider à retrouver sa belle, et l’embringuer dans une galère et un combat que Joe n’imagine même pas.
    Ézie et Lonia, frangines, travaillent Anwo Lanvil, pour Babel S.A. comme codeuses et traductrices de la blockchain caraïbe. Inséparables de par leurs compétences et malgré (aussi ?) par la haine que voue Ézie à sa sœur, elles participent au cœur vibrant de Lanvil tout en remettant en cause sa direction.
    Pat, de son côté, après de longues années de lutte syndicale et un retrait radical de la scène, mène depuis Anba Lanvil une nouvelle quête pour bousculer l’ordre établi, et surtout retrouver ses racines, la vraie terre, le Tout-Monde.

    Lanvil, mégalopole caribéenne construite sur l’asséchement de la mer et l’aplanissement de la terre, court de Cuba (CUB) au Venezuela (VNZ) en prenant toutes les îles de l’archipel des Antilles. Centre technologique, culturel et politique de la planète suite à la chute des anciennes puissances sous le joug des extrêmes-droite, des pandémies et autres catastrophes naturelles, Lanvil impulse une nouvelle dynamique au monde, et la Caraïbe en est donc son centre. Mais malgré tous ses beaux rêves et ses idéaux, n’est-elle pas en train de sombrer, à son tour, sous son hyper-développement ?
    Dirigées par des corpolitiques, la ville se veut un havre, un lieu d’émancipation et de progrès. Le transhumanisme ouvre des possibilités folles à qui le veut/peut et le développement de la cité doit continuer à œuvrer pour le rapprochement des peuples. D’ailleurs, Lanvil est une ville métissée, créolisée. On y parle français, anglais, mandingue, un créole antillais qui s’enrichit des mots de chaque personne qui vient s’y réfugier. Pourtant, elle n’échappe pas à la violence économique, et chacun se répartit géographiquement selon sa caste : Anwo la richesse et le progrès, Anba les parias, les trafics et la violence.
    Et chacun de nos protagonistes, quelle que soit sa localisation, ressent un manque brûlant, tabou, celui de retrouver, sous les façades de verres et de nanobots, la terre ancestrale.

    PAT. Anba Lanvil
    Demain, Pat, tu renverses le monde tjou pou tet. Demain, tu retournes Lanvil, tu creuses ses piliers, à l’ancienne, tu retrouves la terre des zansèt et tu libères le peuple. Dis-toi ça, Pat : t’y es presque. T’arrives au bout du combat. Lagoumen, c’est bientôt fini. Demain, peut-être un peu plus, quelques jours, deux semaines, tu déclenches la révolution et tu fais tomber Babilòn, pour de bon. Levé’w ! Tiré kò’w ! Sonjé Tout-Moun : pense à cette terre qui t’attend. Elle est ta force.
    Et maintenant plonge ta main, Pat. Une dernière fois. Plonge ta main dans la douleur élektrik.

    Dans ce très riche et bouillonnant roman choral, la première chose qui te happe, lectrice, lecteur, ma belle, c’est cette magnifique langue. On change de langue à chaque personnage et pourtant l’unité est là, la compréhension aussi, qui s’enrichit d’une immersion d’autant plus forte dans cette ville-monde au détour des ajouts d’anglais et d’espagnol au français ou au créole martiniquais. Chacun vient apporter sa variation à la langue, qui devient multiple et partagée, montrant ainsi la diversité des origines et cultures et la manière forte et si évidente de se comprendre tout en existant : ces mots sont les miens, surtout utilise-les.
    Rien n’est manichéen dans ce roman, on ne se déshumanise pas en s’augmentant technologiquement, on y trouve autre chose ; l’Anwo n’est pas foncièrement contre l’Anba, il s’est construit ainsi, car pour que les choses changent vraiment, il faut agir dessus, il faut en prendre conscience et accepter, peut-être que le changement ne se fera pas exactement comme on l’avait imaginé. Il faut aller loin, creuser, se relier, parler, se mêler, sans crainte de se perdre, ou, au contraire, en acceptant de se perdre un peu, de donner et de recevoir. Car sous les tours vertigineuses et immaculées de Lanvil, il existe un peuple qui n’attend que de se mettre à vif pour laisser éclater ce besoin de se connaître, soi-même et parmi les autres, parmi le monde.
    Michael Roch s’empare et partage avec nous une très belle et profonde réflexion sur les notions complexes et pourtant décisives de Tout-Monde et de créolisation d’Édouard Glissant, autour desquelles se construit son roman. Lieu véridique ou concept à redécouvrir, le Tout-Monde est l’objet de tous les fantasmes, conscients ou cachés.

    Il nous propose ici une SF caribéenne et créolisante audacieuse et riche, complexe et foisonnante qui nous glisse sur la langue avec délectation et nous amène à nous interroger sur notre destin commun.

    […] traduire est bien plus que comprendre l’autre. C’est aussi saisir sa nuance, s’emparer de son esprit, se l’approprier, le faire sien. Cela demande de faire fi de sa peur de l’autre et de ce qu’on projette sur lui. […] Accepter la complexité du monde revient à ne pas traduire mais à transcender, à s’abstraire. Dépasser la traduction et entrer en relation.

    La Volte
    215 pages

    Si tu veux en apprendre plus sur Édouard Glissant et sa pensée, je te conseille cette très intéressante série d’émissions sur France Culture, que tu trouveras ici !

  • TysT – luvan

    Aujourd’hui je te parle d’un livre qui n’existe pas encore, mais qui, grâce à toi, pourra vivre, parcourir le monde et rendre les gens heureux ! Roman de fantasy de la formidable luvan, illustré par Stéphane Perger et Arnaud S. Maniak, le tout porté par les éditions Scylla, TysT est en financement participatif jusqu’au 30 avril, et tu peux regarder le programme et donner tes sous ici !

    Mais qu’est-ce donc que ce nouveau roman de luvan, portée par les éditions Scylla ?

    Sauda le Du, musicienne, bretonne, 50 piges, orpheline deux fois, s’est éveillée. Elle a franchi la frontière du pays dormant pour le pays vif, et doit désormais venir à bout de plusieurs quêtes afin de sauver le(s) monde(s) de plusieurs menaces. Une matière verte, un geist, une malebrume, chaque strate du monde est confrontée à sa version propre d’un danger intangible et mortifère. Sur sa route, Sauda fera différentes rencontres qui l’aideront à comprendre cet univers multiple dont elle prend conscience, les liens entre les strates, leurs coutumes mais surtout elle apprendra à se connaître elle-même.

    Tu le sais, lectrice, lecteur, mon amour, j’aime vraiment beaucoup luvan. Je t’ai parlé de Susto par ici, des Affaires du club de la rue de Rome, et je compte bien évoquer à l’occasion ses autres livres. luvan c’est non seulement des univers originaux et fantasmatiques qui nous prennent au cœur, nous rapprochent de la terre, de la nature et du folklore, mais aussi une poésie, une humanité et une légèreté de la langue qui nous transporte au-delà de son exigence littéraire. Pour entrer dans ses œuvres, il faut accepter de perdre un peu pied, de se laisser prendre par les émotions et de lâcher prise, parfois de s’y perdre pour de bon, pour que l’expérience soit complète. Avec TysT, elle nous confie un petit roman de fantasy qui reprend les codes du genre, à la sauce luvan. Notre protagoniste sans attache n’est pas un jeune garçon du peuple mais une musicienne de 50 ans à la peau sombre. Le décor médiéval laisse place à différents univers, dont l’un, le monde dormant, le nôtre, a traversé une troisième guerre mondiale dont les conséquences n’ont pas encore fini de se faire sentir. Armes chimiques, dictature, pollution (difficile de ne pas penser aux algues vertes dans cette matière de même couleur qui empoisonne les côtes et les âmes bretonnes), rébellion, sorts et fantômes, le terrain semble connu, et c’est avec fébrilité que l’on sent le sol trembler sous nos pieds pour se laisser guider, les yeux fermés et le cœur ouvert dans les pas de Sauda.

    « Endormie, je n’ai jamais possédé de cartes. Je les empruntais. Je les froissais entre mes doigts, les humais entre deux embarquements.
    Je ne pensais pas que ces lignes de relief rose pâle, sinueuses comme la chair des lézards, auraient un jour tant d’importance.
    Cette carte-ci je la connais bien, pourtant. Comme une chanson d’enfance dont on n’aurait jamais vu la partition. C’est la carte de la Pointe.
    Je l’ai acheté à l’embarcadère, ainsi qu’un pot de miel de pays et une sorte de brioche que l’épicière appelle Fladen et dont elle me dit fièrement avoir rapporté la recette de chez elle. Ses yeux disent la flamme orange du foyer. « Chez moi, chez moi », brille la flamme orange des yeux de l’épicière.
    Brioche légère du souffle de chez soi. Miel lourd du poids du pays. Carte charnue dont j’ai si souvent mangé les méandres, lorsque j’étais endormie, mais dont je possède pour la première fois la matière et la trame.
    Car je suis éveillée. »

    Doucement, délicatement, mais sûrement, luvan pose quelques marques : le pluriel, ici, est féminin, et les femmes sont présentes, fortes, sages, amoureuses et dures. Ici pas de batailles sanglantes, les combats prennent d’autres formes, pas de trahisons politiques ou de fourberie égoïste. On cherche avant tout à comprendre, à guérir, à avancer. Les choses sont, et c’est en se comprenant soi-même, en devinant et dessinant sa place dans les différentes strates que Sauda pourra relever les défis de ses différentes quêtes.

    Tyst : silence, silencieux, chut.
    Et pourtant cette histoire on a envie de la lire à haute voix, de la déclamer, de la partager avec d’autres. luvan y écrit magnifiquement l’importance des arts, du folklore, du récit. Les histoires donnent des clefs à Sauda, les informations, les vies se partagent par des histoires que l’on se transmet, par des chants que l’on tisse ensemble.
    TysT est autant un roman de fantasy qu’un conte moderne, une poésie en prose qu’un chant folklorique. Une chose est sûre, il nous dit qu’à tout âge on se découvre, qu’à tout âge on vit, on change, on avance, et que c’est en continuant à se raconter des histoires, à s’ouvrir et à ressentir que l’on poursuit à tisser notre humanité et notre communauté.

    Je me rends compte pour la première fois de mon existence qu’il est important, lorsqu’on rencontre une personne, de savoir qui l’on est. Un mensonge sur soi vaut mieux qu’un maelström de sensations neuves. Mais l’arbre ne me laisse pas me satisfaire de cette mauvaise psychologie.

    Et comme TysT est une aventure sur différentes strates, le livre se prolonge d’un jeu de rôle, adapté du roman. Je n’ai pas encore pris le temps de m’y essayer, mais ici, Melville, coupable de cette adaptation, nous propose de nous éveiller et de contempler notre monde avec ce nouveau regard, guidées par les pierres vives. Écrire ce que l’on voit, affronter ses quêtes, se découvrir à notre tour. La promesse de TysT est multiple et unique à la fois, c’est la promesse que l’on se fait toutes à nous-mêmes, au monde, à l’amante ou aux cieux, celle que l’on crie, ensemble, silencieusement.

    Regardez la ténèbre. Écoutez le silence. Ne laissez aucun chant s’imposer au vôtre. Ne chantez jamais par-dessus. Chantez avec.

    Éditions Scylla
    249 pages (jeu de rôle compris)

  • Les grands espaces – Catherine Meurisse

    Ferme les yeux. Sens sur ta peau l’air qui vibre, sous tes pieds le craquement des feuilles atténué par la douceur de l’herbe. Du bout des doigts, effleure les hautes herbes, qui picotent la pulpe et s’accrochent à tes manches. Tu sens dans ton cou la caresse râpeuse des branches qui se glissent sous ton col et ta bouche s’emplit de cette odeur de bois, un peu humide, qui s’alourdit déjà de la chaleur du soleil. Et dans ta tête, ce vertige de verts, marrons, bleus, jaune, la perspective troublante des bois, l’immensité des champs.

    Catherine Meurisse a grandi à la campagne. Ses parents les emmènent, elle et sa sœur, loin de la ville. Pour eux c’est leur chance, une nouvelle vie, de nouvelles possibilités. Une ferme à retaper, de nouveaux camarades, à deux pattes et à quatre, et des boutures, partout, tout le temps !
    Catherine et sa sœur sont passionnées par tout ce qui les entoure. Les fouilles archéologiques des deux gamines mettent au jour des fers à cheval, des fossiles de coquillage et autres merveilles qu’elles exposent avec fierté, prenant exemple sur Pierre Loti et son musée d’enfant. Sensibilisées par leurs parents à la protection de cette nature dénaturée par l’agriculture intensive mais aussi à sa force et ses ressources, elles la font leur et s’en imprègnent empiriquement et mentalement, par la lecture et les arts. On trouve dans le jardin familial le rosier de Marcel Proust à côté des arbres d’enfance des parents. La bouture ici est autant une question d’horticulture que de transmission. Au pied de Swann, le platane centenaire, Catherine se nourrit de ces grands espaces multiples et contradictoires, se construit dans cette campagne qui lutte pour conserver une authenticité maltraitée par les rendements agricoles et la vision idéalisée d’urbains qui viennent y chercher des instants authentiques venus d’images surannées.

    Ce magnifique album est un mélange parfait de poésie, de rêves d’enfant et de réalisme mordant. Catherine Meurisse nous y présente, dans de magnifiques planches, les décors de son enfance, des paysages champêtres et forestiers, la naissance du jardin familial qui se peuple des anecdotes et des histoires qui nourrissent la famille. Ce beau tableau, terrain de jeu et de découverte d’une enfant pleine de fantaisie, n’est pas aveugle des torsions et des mensonges amenés par les politiques publiques, par ce paradoxe d’une vie rurale essentialisée et diminuée, vidée et dénaturée. La propagande traditionnaliste du Puy du Fou camouflée derrière un spectacle grandiose se heurte heureusement aux groupes folkloriques locaux et à l’arrivée d’une troupe roumaine, après la chute du rideau de fer, prouvant aux fillettes que l’histoire est en mouvement et que la culture et les traditions se partagent et se lient encore mieux en-dehors des murs d’un parc.
    Elle mêle avec humour les merveilles de ses souvenirs d’enfance avec son regard adulte, sur cette découverte de Futuroland (actuel Futuroscope) et sa vision d’un futur déjà dépassé, ou de l’inauguration d’un parc d’activités de plein-air et le délicat mépris des institutions pour ces gens loin de tout.
    Mais le cœur de cet album est ce mariage sublime de la nature et de la culture. Car chez Catherine Meurisse, les deux se nourrissent et grandissent ensemble. Elle découvre à travers les œuvres littéraires et les tableaux du Louvre des représentations sublimes de paysages par de grands noms de la peinture et y retrouve ses paysages, son quotidien. Il n’existe pas de fossé entre son monde campagnard et la Grande galerie du Louvre, car les œuvres qu’elle abrite résonne de la même beauté que celle qui l’émerveille chaque jour et qu’elle appréhende par chaque pore de sa peau.

    Avec beaucoup d’humour et de sensibilité, Catherine Meurisse nous invite dans son jardin d’enfance, source de sa passion pour le dessin et les arts. Ce jardin, les parents de Catherine et Fanny l’ont voulu pour leurs filles autant que pour eux-mêmes. Transmettre ce besoin d’espace et cette proximité avec la nature est tout aussi important que de partager la représentation de cette nature par la littérature. Car l’une comme l’autre contiennent un peu de nous, de nos histoires et de nos rêves, nos croyances et nos souvenirs, et constituent l’héritage le plus riche, le plus universel et le plus personnel.

    90 pages
    Dargaud