Marie Marzouk a disparu. L’artiste contemporaine, sur le retour sans vraiment le vouloir, s’est évanouie dans la nature pendant sa performance au festival de Glücksheim 1(57). Sollicitée pour combler un vide, boucher un trou, ça peut être la chance (le lieu serait bien nommé) de redonner vigueur et sérieux à sa carrière. Mais Marie Marzouk n’est pas bien sûre d’en avoir envie. Elle n’est plus bien sûre de grand-chose, d’ailleurs.
Avant-propos
Gabrielle Camara, historienne de l’art et commissaire d’exposition
Le 30 juillet 2030, l’artiste Marie Marzouk disparaissait sans laisser de trace a prieuré de Glücksheim, où elle donnait une performance dont elle avait refusé de communiquer le protocole au préalable. Nous ne saurons donc jamais avec certitude si sa disparition était l’objet de ce travail, ou a contraire le malencontreux corollaire d’une prise de risque artistique qui aura caractérisé l’ensemble d’une carrière cahoteuse, dont les premiers coups d’éclats, mêlant performance, conférences théoriques et art vidéo (Partition pour bouche seule ou Sous le signe de la Vierge par exemple), marquèrent par leur insolence et leur radicalité féministe. Ses manifestations ultérieures, pourtant, ne tinrent que trop rarement les promesses des premiers temps (seuls l’ambitieux Untitled#6 (Plate) ou Transitory State se démarquent dans un carrière en demi-teinte à partir du mitan des années 2010.
Unique indice permettant de tenter de comprendre sa démarche, un journal intime documentant ses dernière semaines fut retrouvé dans sa chambre d’hôtel. Ce sont ces écrits que vous allez découvrir dans le présent volume.
Marie a disparu, donc, et nous allons entrer dans sa vie, ses derniers mois d’existence (de présence au monde, plutôt) par ce journal abandonné dans une chambre d’hôtel dans un petit village de Moselle qui rassemble, pour quelques jours, la fine fleur de l’art contemporain. On apprendra au fil des pages que ce village est également à quelques encâblures de la frontière allemande, le long de laquelle s’amasse des centaines (des milliers) de migrants, réfugiés en attente, et des « collectifs de bons citoyens » (les guillemets sont de moi) qui viennent pour renvoyer ce petit monde ailleurs. On le comprend d’ailleurs rapidement en entamant le journal de Marie : la France (et le monde) en 2030, c’est pas la grosse marrade. Peu dépaysant : la météo en ce début d’été 2030 correspond plutôt pas mal à celle de notre été 2026. Marie a chaud, très chaud, les nuits sont torrides et la fatigue se transforme en une torpeur qui tend vers le craquage. Elle sue, se liquéfie heure après heure, perdant de sa substance et de sa réalité. Et elle saigne, sans arrêt, sans limite, abondamment. La ménopause la guette et son corps semble sonner l’hallali de son potentiel reproducteur par un bain de sang sans fin. Fluidifiante de toute part, en transition constante entre plusieurs états : femme entre deux âges, fertile/stérile, reconnue/oubliée, désirée/repoussante… elle trouve une bouffée d’air en arpentant les couloirs et tunnels du métro lyonnais, espace de transition également, de mobilité immobile, d’invisibilité, entremonde en salle d’attente. Là, elle s’y livre à un plaisir inavouable mais délicieux : de menus larcins. Elle glisse sa main dans les sacs, dans les poches et chope le premier truc qui se glisse entre ses doigts. Le plaisir du vol en cache plutôt un autre : celui de la disparition, de la furtivité, l’invisibilité, dans lesquelles elle touche à une forme nouvelle de liberté (peut-être d’ailleurs la seule possible).
Quand je suis sous terre, je me sens à ma place, géologique, infernale, grotesque, je suis une créature d’en-bas, je suis un vieille ogresse, et puis justement, oui, il y a quelque chose de magique à errer dans des galeries souterraines, quelque chose de pas tout à fait normal, à passer tant d’heures enterrée, recouverte d’un épais manteau de glèbe et de roche, à la lisière d’un autre monde, une lisière qui m’entoure de toutes parts, qui me pénètre même, qui me transperce.
Et c’est presque autant pour cette étrangeté que pour le plaisir franc du vol que j’y passe mes journées (enfin ça et la clim bien sûr, sous terre, au moins, il fait frais). Climatisation et kleptomanie
Si tu me suis sur Mastodon, tu m’auras vu galérer à écrire correctement le titre de ce bouquin : je me suis acharnée un bon moment à le rebaptiser Les livres du souterrain, ce qui au final n’est pas si faux ^^ Mon premier plaisir dans ce roman, c’est qu’il est gigogne : un livre dans le livre, avec encore un livre dans le livre dans le livre. Et ça, c’est déjà assez super. Phoebe Hadjimarkos Clarke construit son roman entièrement sur ce procédé : le livre est en lui-même le livre sur la disparition de Marie Marzouk, rassemblant le journal intime et des analyses de l’événement. Très immersif, le journal de MM nous emmène du mois de juin à la fin juillet, juste avant sa disparition. Les entrées sont parfois annotées dans la marge, ajoutant de la profondeur à cette immersion, de l’humour, et quelques sorties bien senties et pertinentes sur l’avancée des réflexions de Marie.
Marie est donc entre tout. Un amant dont elle ne sait que penser ni faire, un monde professionnel qui ne la considère plus tellement et qui la désintéresse peut-être tout autant, une féminité qui s’arrache à elle en flots inarrêtables. Autour d’elle dans la chaleur suffocante de ce mois de juin, une crise migratoire est en cours, des frontières se ferment, des tensions montent. Elle croise des gens qui sont aussi dans cet état transitoire, un non-lieu, une non-vie subi-t-e, ou qui décide de choisir, entre deux, ou peut-être encore autre chose. Marie a besoin de disparaître ou d’exister. Après un autre chapardage, elle se retrouve en possession de plusieurs liasses de texte, une histoire étrange dans une ville abandonnée et emmurée, forteresse tartarienne dont on dit qu’elle est assiégée mais de soldats on n’en voit goutte. Dans ces feuillets, Hyacinthe (dont on ignore le genre, s’il doit forcément y en avoir un), se retrouve isolé-e, accompagné-e d’un troupeau d’oies, à tenter de comprendre ce qui se passe vraiment. Marie, d’abord intriguée, se fascine pour ce récit improbable, qui résonne parfois étrangement avec sa propre vie. Quid des deux nourrit l’autre ?
Le livre des souterrains, les livres des souterrains, le sous-terrain des livres se livre et délivre. Phoebe Hadjimarkos Clarke fait de sa Marie une créature toute de fluides et de fuite, littéralement puis littérairement. Le procédé littéraire du journal fonctionne à merveille, on se laisse prendre tout au long de la lecture d’abord par le style très agréable et happant, les mystères qui se dessinent tout au long, et, au fil de l’avancée, on tente de dé-gigogner, re-gigoner, casser les murs et chercher des liens entre ces histoires. Marie Marzouk fluidifie et transite, entre les genres, les temps, les espaces et les mondes, elle creuse des souterrains, elle arpente des tunnels et crée des ponts, faisant de son entre-deux sa plus grande force, un appui à partir duquel une liberté devient un possible.
On retrouve des sujets que Phoebe Hadjimarkos Clarke avait déjà abordé dans Tabor, son premier roman2 : les questions de genre, climatiques et tout ce qui en découle de tensions, de conflits, les déplacements et les frontières, et elle le fait avec un grand talent, autant frontalement que par strates, et toujours avec intelligence et mystère. Une fois terminé, le livre n’est pas fini, rien n’est terminé et pourtant on garde en tête ces liens que l’on aura tendu entre toutes ces histoires, à travers les souterrains, par-dessus les murs et entre les vies, car il y a encore un livre dans le livre dans livre, c’est sûr, et il y a sûrement un entre-trois mondes et d’autres journaux, et peut-être que finalement tout est résolu ?
Tu l’auras compris, ce bouquin est un sacré pied de lecture, un objet littéraire déjà très bien construit qui t’emmène dans un labyrinthe fou qui ne se montre pas, et dont on n’a pas bien envie de sortir. Moi, en tout cas, j’y reste encore.
Éditions du Sous-Sol
- das Glück : la chance, le bonheur / das Heim : la maison, le foyer ↩︎
- Et sans doute dans son second, Aliène, que je n’ai pas encore lu mais ça ne va pas tarder car ma libraire avait justement UN exemplaire en poche et en rayon, si c’est pas beau la vie (et je sens que ça va être sacrément bien, comme lecture) ↩︎
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