Clémence, ingénieure pour une grosse entreprise de gestion des déchets répondant au doux nom de BigMama, revient à Paris après 5 ans en Nouvelle-Calédonie. Elle retrouve son appartement, la grisaille parisienne, son frère poète révolté sans le sou mais avec la rage et sa mère, veuve catho tradi qui a viré complotiste pendant le Covid. Tandis qu’on lui annonce sa prochaine mission, Clémence peine à s’extraire d’une gangue visqueuse et paralysante, et se débat comme elle peut, entre la violence de la société, les difficiles retrouvailles familiales et la vacuité de sa vie.
Lorsqu’elle rentra après cinq années d’absence, Clémence crut que la distance et le temps avaient faire leur œuvre, comme l’eau des rivières polit lentement les roches pour en faire des galets ronds. Aux premiers jours de septembre, l’appartement vide résonnait d’un écho froid. Les locataires avaient été congédiés. Il restait quelques punaises de couleurs aux murs ; une éponge racornie sur le coin d’un évier. Et une odeur pénétrante d’urine de chat. Clémence avait pourtant précisé dans l’annonce : « animaux domestiques interdits ». Elle pulvérisa du déodorant à l’Aloe Vera tiré de sa valise, reprenant possession de ce deux-pièces-cuisine parisien acheté quelques années auparavant à la faveur de taux exceptionnellement bas et d’une frénésie immobilière qui s’était emparée d’elle et de ses amis, la plupart en couple. Elle était restée l’éternelle célibataire, enchaînant les histoires décevantes avec des hommes qui, toujours, après avoir obtenu leur part de chair, disparaissaient ou lui proposaient de poursuivre la relation en couple libre. Clémence était passe-partout, un petit museau terne, cheveux clairs, carré plat. Un corps lambda n’invitant à aucun franc désir. Rien, dans sa physionomie ou sa personnalité, ne dénotait vraiment, si ce n’est un léger penchant pour l’ironie, humour des désespérés. Cette fadeur lui offrait de passer inaperçus, ce qui l’arrangeait dans sa sphère professionnelle. Mais en matière d’amour, elle restait éternellement un second choix.
Son travail : répondre à des appels à projet et suivre la construction de « centre de valorisation des déchets ». En clair, Clémence monte des dossiers pour raser des forêts, des champs, des prés, afin d’y installer les décharges qui récolteront les ordures des villages alentours. Elle fait ça bien, car elle y croit, à la nécessité et la vertu de ces projets : nous consommons, nous jetons, il faut bien en faire quelque chose. Alors si ce quelque chose peut apporter du biogaz, de la valeur et des financements pour les investissements de bourgades oubliées par les plans quinquennaux de l’État, où est le mal ? C’est écolo, c’est concret, c’est comme ça. Lorsque le projet tombe sur le village qui abrite la maison familiale, celle dans laquelle vit encore sa mère, elle sent que les choses peuvent partir en cacahuètes. Mais son professionnalisme et son besoin de reconnaissance maladif l’empêche de refuser le dossier, la plongeant les deux pieds et la tête dans un cloaque plus vaste qu’elle ne le pensait.
Dans la galaxie étriquée de Clémence, il y a sa mère. Sylvie, catholique fervente et réactionnaire qui s’est trouvée de nouveaux maîtres à penser sur Youtube en piochant dans les différents courants complotistes. Grand remplacement, vaccins qui inoculent l’homosexualité, domination des Francs-Maçons, des LGBT, des Illuminatis, terre creuse, tout y passe. Sylvie est aussi une mère très présente. Trop présente, étouffante, culpabilisante, toujours à mendier l’amour et faire chanter ses enfants pour les avoir auprès d’elle. L’autre enfant, c’est Tristan, la brebis galeuse, celui qui vit de squats et de mots révoltés, de poésie et d’idéaux révolutionnaires à la sauce damasio, d’art conceptuel, de mépris pour les mous, les bien-pensants, dont sa sœur (ne parlons pas de la mère).
Il y a aussi le boulot et son chef, Patrick Rivière (lol), le manager beauf jamais à court de blagues sexistes, prêt à tout pour rafler les projets et greenwasher tout ce qui passe. On croise quelques ami-es, surtout une, qui a suivi la bonne trajectoire mari-appart’-enfants-réveillon déguisé. Et des ex, décevants ou abandonnants, qui viennent rajouter un peu de misère sur le tas de compost qui ne se décompose pas. Au milieu de tout ça, une vague d’attentats masculinistes touche Paris, laissant place à une compassion vite teintée de « oui-mais ».
Derrière son apparence molle et malléable, Clémence n’est pas si fade. Loin d’être idiote, notre ingénieure lutte finalement contre un cynisme qui pourrait la détruire, et tente de comprendre comment vivre selon ce qui lui a toujours été présentée comme le chemin à suivre. La liberté (de ton, de vie, de discours, de parole) de son frère et sa mère lui sont insupportables, elle qui passe son temps à se taire, se lisser pour ne pas se faire remarquer et éviter tout conflit. Pourtant, sous le tas d’ordures intérieures qu’elle a accumulé au fil des décennies, la chaleur augmente et se propage.
Prélude
Comme des graines graciles
« Debout, les vrais-vivants. Debout, les cabossés, les hutte-taupistes, les militerre, les rêvilleros, les va-t-n-paix, les têtes cramées, les va-nu-coeur. Debout, les insurgés des marges, les fouisseurs d’espoir. Debout, et ventre à terre, faire flotter les bannières, tirer les haubans, debout. Debout, debout, les vrais-vivants. »
Le message fusa sur les infras-réseaux. On rameutait du monde, on levait des clans. Ça frémissait et ça prenait au corps. Le tam-tam souterrain vibrait sourdement sans souci des frontières. Ça claquait au vent dans les étendards de toutes les lignes de frondaisons. Ça courait le long des échines dans l’air vif des derniers jours de froid. Ça cavalait à fond de train, des nerfs jusqu’aux entrailles, avec la fraîcheur des torrents au dégel. L’Appel se disséminait comme des graines graciles de pissenlit, au gré des vents. Les activistes des traverses mobilisaient les forces joyeuses et bruyantes, et l’Appel vibrait au plus profond des cellules et des âmes. Le mouvement était lancé.
Presque stéréotypés au début du roman, les personnages de Bénédicte Dupré la Tour s’étoffent page après page, prennent des angles, des creux, des arêtes, entaillent les clichés que les autres projettent sur elleux pour mieux les prendre à contre-pied. Clémence n’est pas si lisse, Tristan pas tant ado attardé, Sylvie pas si bête (mais vraiment horrible, par contre). De la construction de ce centre de déchets (projet courant et clivant s’il en est) et les tremblements qu’il provoque, l’autrice déterre les immondices des familles dysfonctionnelles, des sociétés pourrissantes, et de gens à l’arrêt, figées dans des boues contaminées, cherchant le sale autant que la désinfection. Du cliché vers la beauté, il y a un monde épineux que Bénédicte Dupré la Tour traverse avec ferveur et talent, retournant tout ce beau monde pour en montrer le laid, le vrai, les possibles et les impasses. Avec autant d’ironie, de sarcasme que de tendresse, par moment, elle arrive à rester piquante et juste, à soulever des monceaux de questions et de situations complexes sans tomber, justement, dans ces clichés avec lesquels elle joue.
Les zones à défendre, ce sont autant les bois à protéger des grands travaux, les corps à reprendre pour soi, les liens sociaux à dénouer, les communs à recommunaliser. La ZAD ce n’est pas qu’un campement de palettes et de graines germées, ce sont nos âmes qui se cherchent, nos peaux couvertes d’une boue-chrysalide, des tissus détissés dont les déchirures drainent d’autres dimensions enviables, se donnant à voir à celleux qui ont de la terre plein les yeux. Nous sommes la nature qui se défend, disent les Soulèvements. Nous sommes nos vies qui se déploient, nos mille vies, nos mille morts, nous dit Bénédicte Dupré la Tour.
Éditions Flammarion
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