Auteur/autrice : Marcelline Perrard

  • Trois lucioles – Guillaume Chamanadjian

    Après les événements tragiques qui ont clos le 1er tome, nous retrouvons Nox, le jeune commis d’épicerie et protégé du Duc de la Caouane. Après avoir rompu tout lien avec son protecteur, il gère désormais l’une des échoppes de Saint-Vivant, dans le quartier du Port. Gemina, la grande Cité, s’échauffe de jour en jour et le soulèvement, voire la guerre civile, couve. Les manigances et jeux de pouvoir vont de plus belle, et Nox reste une pièce maîtresse dans les plans de nombres d’entre eux. Son ressentiment envers Servaint de la Caouane pousse plusieurs comploteurs et autres éminences grises à l’approcher pour le convaincre du pire : assassiner le duc !
    Un beau jour, un navire étranger arrive au port avec à son bord des rescapés d’une guerre lointaine. Est-ce le premier d’une longue série ?
    Quelle est cette guerre qui tonne au loin ? Les rumeurs disent que Dehaven, la lointaine voisine du Nord, est également touchée par de dramatiques événements. Gemina parviendra-t-elle à tenir sur tant de fronts ? Car en son sein, ce sont non seulement les maisons ducales qui s’allient, s’invectivent et se trahissent, mais également d’antiques menaces qui remontent. Nox n’est peut-être pas le seul à connaître l’existence du Nihilo et à pouvoir s’y mouvoir…

    C’est par une froide matinée du début de l’hiver que les voiles du Sadalsuud pointèrent par-delà l’horizon. Elles étaient rouges et blanches, frappées de croissant étoilé, le vent de sud-est les poussait droit vers la Cité.
    Sur le port, les hommes et femmes levèrent le nez de leur ouvrage l’espace d’un instant, puis s’y replongèrent dans une indifférence polie. Des collines du Massif descendirent des ordres enroulés dans deux tubes de fer scellés. Ils passèrent d’un messager à l’autre, dévalèrent l’escalier des Gigues. Un jeune Cerf les fit tomber sur la place des Charrières, ils roulèrent un temps entre les pieds des bonimenteurs, au milieu des feuilles de chou et des navets. Un gamin les ramassa, réclama deux pièces, mais ne reçut qu’une taloche pour sa peine. Puis, arrivées sur les quais, les missives se séparèrent. Un Cerf partit vers l’est, l’autre vers l’ouest. Et, toujours, la caraque s’approchait du port.

    Le tome 2 de Capitale du Sud nous amène au milieu de ce projet littéraire passionnant, et après avoir fait connaissance avec les deux villes, nos cher-es protagonistes, et poser les bases d’une intrigue intriquée, les choses commencent à s’accélérer !
    Les troubles évoqués à Dehaven ont des répercussions immédiates sur Gemina, qui voit donc arriver à proximité de ses côtes des navires de réfugiés. Que fuient-ils ? Mystère. Une guerre, sans doute, mais personne n’en sait bien plus, et ne s’y intéresse tant, car la situation en ville est de plus en plus explosive. Servaint a réussi à énerver à peu prêt toutes les maisons, voire plus. De son côté, Nox va découvrir de nouvelles choses sur la mythologie de la cité et des deux sœurs, qui ne sont peut-être pas si mythologiques que ça. Et puis il y a Adelis, la jeune ingénieure apprentie à la Caouanne arrivée sur le Sadalsuud, qui tente de faire comprendre à ses nouveaux amis et protecteurs le danger qui les menace.

    Que de foisonnement dans ce tome ! Pour notre plus grand plaisir (moins celui de Nox), notre héros va plonger plus profondément dans l’histoire fondatrice de Gemina, son histoire personnelle également, et commencer à distinguer les liens entre tous ces éléments. Et c’est un vrai régal que de découvrir tous ces mystères avec lui. Le projet dans son ensemble prend de plus en plus corps au fil des tomes. La découverte de Dehaven avait déjà amené un peu plus de sel, et ce nouvel opus trace une nouvelle voie dans cette carte étrange et déroutante entre les deux villes (réelles) et entre leurs doubles. D’où vient ce Nihilo ? Qui peut le maitriser ou non ? Quelle est la véritable histoire et rôle des deux sœurs dans ce qui ressemble à un combat bien ancien sur la ville ?

    On quitte Gemina avec encore plus de questions sur son passé et son avenir, et avec une envie toujours plus grande d’y retourner. L’attente va être longue, mais heureusement, la capitale du Nord nous revient à l’automne. Et ça, c’est une excellente nouvelle !

    Aux forges de Vulcain
    406 pages

  • Les maître enlumineurs – Robert Jackson Bennett

    La cité de Tevanne s’est développée depuis plusieurs décennies par la maîtrise d’une ancienne forme de magie : les enluminures. Grâce à des sceaux tracés sur les objets, les enlumineurs arrivent à les persuader que leur réalité est légèrement différente de ce qu’ils pensent : par exemple faire croire à une carriole que la route descend alors qu’elle est plate, l’amenant ainsi à avancer toute seule. Cette magie a permis aux 4 grandes familles marchandes d’agrandir leur richesse et leur pouvoir, et bien évidemment de creuser encore plus l’écart avec les moins bien lotis.
    Sancia Grado exerce la dangereuse profession de voleuse indépendante depuis son arrivée en ville. Elle est même l’une des meilleures dans son domaine, de par une petite particularité qui la rend unique. C’est pour cette raison qu’elle se voir confier un job périlleux mais qui peut rapporter gros : voler une petite boîte dans un coffre-fort du Front de mer. Mais le contenu de cette boîte va l’entraîner beaucoup plus loin qu’elle ne pouvait l’imaginer.

    Couchée à plat ventre dans la boue, blottie sous le caillebotis de bois contre les vieilles pierres du mur, Sancia Grado songeait que sa soirée ne se déroulait pas comme prévu.
    Tout avait pourtant plutôt bien commencé. Grâce à ses faux identifiants, elle avait réussi à s’introduire dans le domaine des Michiel sans difficulté ; les gardes des premières portes lui avaient à peine accordé un regard.
    Puis elle était arrivée au tunnel de drainage et… les difficultés étaient apparues. D’accord, le plan était solide : le tunnel lui avait permis de passer sous les portes intérieures et les murs pour se rapprocher de la fonderie Michiel. Mais ses informateurs avaient omis de mentionner qu’il grouillait de scolopendres, de vipères de boue et qu’il charriait merde et crottin.

    Une voleuse, un butin, de la magie et beaucoup de péripéties. Nous voilà là, penses-tu, lectrice, lecteur, ma belle, dans une trame somme toute assez classique en fantasy. Ce n’est pas faux. Mais c’est aussi tellement plus que ça !
    Tevanne est une cité qui peut nous rappeler une Venise de la Renaissance. Les quartiers des 4 maisons marchandes qui la dirigent rassemblent les plus riches, et les parias, les exclus vivent dans les Communs, coupe-gorge insalubre. Sancia débarque ici, fuyant un passé que je te laisserai découvrir, avec un secret : elle est la première humaine à avoir été enluminée, ce qui lui donne quelques facilités dans son métier de voleuse puisqu’elle peut « communiquer » avec les objets.  Quelques problématiques sociales également car tout ce qu’elle touche parle avec elle, depuis la fourchette, la carotte et le morceau de poulet jusqu’à la peau des autres.
    L’enluminure est une magie ancienne, issue d’un peuple depuis longtemps disparu, presque mythique, dont seule une infime partie des connaissances et de l’histoire a traversé le temps. C’est dans ces mystères, ceux des enluminures et de ses lointains créateurs, que le vol de cette petite boîte, va entraîner Sancia et ses futur·es acolytes.

    Robert Jackson Bennett (déjà auteur de Vigilance, dont la chronique est ici) part d’un postulat assez commun et en tire un roman non seulement passionnant et bien écrit, mais qui nous propose au fil des pages un univers très complet, dense et foisonnant. Le système magique des enluminures fait presque pencher le roman vers une cyber-fantasy, tant son fonctionnement et les usages qui en sont faits se rapprochent de l’informatique. Du code, de l’intelligence artificielle, des humains augmentés… Le tout dans un univers très sombre et désespéré, profondément inégalitaire et injuste. Le quatuor d’aventurier·ères qui se forme propose des personnages très fouillés qui partent de stéréotypes du genre pour se développer et se dévoiler au fur et à mesure. On se réjouira d’ailleurs de la présence de personnages LGBT qui se glissent là tranquillement, sans tambour ni trompette mais avec aplomb, changeant quelque peu et en mieux les règles des romances en fantasy.
    Les aventures épiques dans lesquelles s’embarquent nos protagonistes sont renforcées d’une réflexion sociale et politique bien tissée. Les maisons marchandes toutes puissantes, occupées à s’affronter entre elles, écrasent le reste des habitants de la ville et exploitent et torturent des esclaves dans de lointaines plantations. Les enluminures offrent des possibilités folles qui soulèvent des questions éthiques, d’autant que leur véritable puissance, perdue en même temps que l’histoire de leurs créateurs, les redoutables hiérophantes, laisse entendre un potentiel bouleversement du monde et de la manière même de se penser en tant qu’être humain.

    Un premier tome passionnant qui puise dans plusieurs genres et joue sur leurs codes pour nous raconter une histoire palpitante qui n’oublie ni le fond, ni la forme, ni le panache !

    Traduit de l’anglais (américain) par Laurent Philibert-Caillat
    Albin Michel Imaginaire
    631 pages

  • Vigilance – Robert Jackson Bennett

    John McDean est un marketeux, un vrai, un bon. Il connaît son public-cible sur le bon des doigts et sait comment l’attraper, l’attendrir et le happer pour lui vendre à peu près tout et n’importe quoi. Et ce talent, il le met au service de la chaîne de télévision ONT (One Nation’s Truth, rien de moins). Son grand chef-d’œuvre, il n’en est pas peu fier, c’est l’émission de « télé-réalité » Vigilance. Calibrée pour l’américain moyen, blanc, homme, cis, au-delà de la quarantaine, se sentant supérieur et menacé avec un désir ardent de protéger son pays, sa famille d’une menace invisible mais bien présente, Vigilance fait un carton, et sa programmation imprévue, son irruption bien calculée sur les écrans télé rajoute à son succès.

    Vigilance, c’est ce que les États-Unis font de mieux, leur grande spécialité. McDean choisit un lieu, une heure, des gens à qui il donne des armes. Vigilance c’est une fusillade organisée, un massacre diffusé à une heure de grande écoute pour vendre des lunettes infrarouges et des fusils d’assaut, des monte-escaliers et le rêve américain. Car après tout, si les gens sont près à regarder d’autres gens se faire abattre sur un stream dégueulasse, autant que ça rapporte de l’argent, non ?

    Seul dans l’ascenseur, John McDean ferme les yeux, écoute le bourdonnement de la machinerie et passe mentalement en revue le résultat de ses recheches.
    Sa Personne Idéale a entre soixante-quatre et quatre-vingt-un ans. Son actif net moyen est de 202 900 dollars, c’est un homme blanc dont les factures médicales ne cessent d’alourdir la dette.
    Conditions de vie, pense-t-il.
    La Personne Idéale de McDean est incontestablement de banlieue proche ou lointaine, habite depuis plus de dix ans un environnement résidentiel rigoureusement planifié (deux arbres sur chaque pelouse de devant, lotissement sécurisé, six styles de briques différents), dans un pavillon d’une surface de 200 à 600m² – en d’autres termes, elle n’est pas en quoi que ce soit « urbaine » dans le sens « citadine », et elle est incontestablement isolée.
    Changement de variable, pense-t-il. Mariage.

    Glaçant, non ? Je ne te le fais pas dire. Et diablement efficace. Robert Jackson Bennett situe sa novella à quelques années de nous, à peine. Les États-Unis sont en plein effondrement, le pays est ruiné et brûle de toute part, la jeunesse s’est fait la malle. Le développement des IA a permis un bon de géant dans la reconnaissance et la définition de profils, pour le plus grand bonheur du capitalisme et son bras armé : le marketing. La « morale » (ouais, je sais, ça pique) de Vigilance, l’émission, est simple : si tu es un bon américain, tu sauras te défendre face à l’irruption d’une menace armée, d’un tueur préparé. Sinon, dommage. Un bon américain est armé et sait faire face à l’imprévu pour protéger sa famille et son pays.

    En à peine 200 pages, l’auteur nous dessine un tableau aussi sidérant qu’il est (terriblement) réaliste. Nous suivons alternativement McDean dans le lancement et le déroulement du nouvel épisode de Vigilance, et Delyna, jeune femme afro-américaine, serveuse de son état et loin de la cible visée par le programme télé. Elle assiste, médusée, à la hype qui précède le début de l’épisode. Les frémissements des gens, entre crainte d’être dans la zone et excitation de faire ses preuves, puis le glissement vers l’analyse et le jugement du comportement des gens qui sont en train de se faire buter sous leurs yeux. Ils auraient fait mieux, eux, c’est sûr, ils sont prêts, ils sont vigilants.

    200 pages dans l’Amérique de Trump, ça ne fait pas envie, ce n’est pas agréable, mais sur le papier (et surtout en ce moment) c’est indispensable.

    Traduit de l’anglais (États-Unis) par Gilles Goullet
    Éditions Le Bélial’
    165 pages

  • Ormeshadow – Pryia Sharma

    Le jeune Gideon Belman grandit à Bath avec ses parents, John et Clare. La ville, moderne et culturellement bouillonnante apporte à la famille la richesse intellectuelle et une certaine sophistication. Mais John, secrétaire particulier, est contraint de quitter son poste. Il emmène donc sa famille sur sa terre de naissance, dans la ferme d’Ormesleep. L’endroit est régi par Thomas, le frère de John, un homme dur, violent et fourbe. Dans cette nouvelle vie rude et brutale, Gideon trouvera une échappatoire dans les légendes familiales.
    Car Ormesleep et sa région, Ormeshadow, tiennent leurs noms de l’Orme, un promontoire rocheux qui plonge dans la mer. La légende dit que l’Orme est une dragonne endormie, sous bonne garde de la famille Belman, et qui s’éveillera le moment venu.

    Ce fut à cause du vieux gibet que commença la dispute, à plus de dix lieues d’Ormeshadow.
    Le point de départ du voyage était la glorieuse ville de Bath.
    « Pourquoi devons-nous partir ? demanda Gideon à son père.
    -Oui, s’interposa sa mère. Explique à Gideon les raisons de notre départ.
    -Nous allons nous installer chez mon frère, dans sa famille, à Ormeshadow.
    -Mais…
    -Gideon, le voyage sera long. Du calme, fils.
    -Effectivement, ajouta Clare. N’en parlons pas ».

    Ce furent les derniers mots que prononcèrent les parents de Gideon avant l’arrivée au gibet. Le garçon avait l’habitude des silences entêtées de sa mère et ne s’en inquiéta pas, en dépit de leur proximité sur la banquette de la diligence bondée. Les coussins étaient si aplatis, si élimés qu’ils n’offraient guère de confort dans le véhicule bringuebalant.
    Gideon sentit le bras de son père lui entourer les épaules, pour atténuer les secousses.
    « Je te montrerai l’Orme quand nous serons arrivés.
    -L’Orme ?
    -C’est un terme en vieil anglais qui signifie ver, ou dragon.
    -Les dragons n’existent pas.
    -Tu en es sûr ? »

    La collection Une heure-lumière du Bélial fourmille de trésors dans des écrins sublimes (vive Aurélien Police^^). Ormeshadow en fait sans aucun doute partie. Dans ce court roman, Priya Sharma réussit non seulement à nous proposer une Angleterre double, partagé entre une urbanité cultivée et intellectuelle et une vie rurale rude et austère, des personnages forts et profonds, le tout baignant dans la lumière trouble d’une légende perdue mais qui a laissé derrière elle quelques braises, dans le paysage, dans les mémoires, dans les maisons. La violence quotidienne, qu’elle soit verbale, psychologique ou physique, infligée par l’oncle Thomas à celles et ceux qui vivent sous son toit a posé une chape de plomb sur la vie de Gideon, précédemment rythmée par la douceur de son père et sa passion pour les livres et la culture. Alors qu’il rêvait pour son fils d’une vie riche et de grandes études, sa brutale chute sociale entraîne avec elle ses espoirs. Gideon, garçon discret mais perspicace, tente de faire profil bas et de comprendre ce qui se joue entre les 4 adultes qui forment désormais son foyer : Thomas le tyran et sa femme Maud, éteinte et soumise, John le doux idéaliste et Clare, emplie de ressentiments envers son mari. Entre eux, l’Orme et sa légende, synthèse de leur vision du monde et de leurs rêves, se dresse, immobile, immuable, en attendant son éveil.

    Une novella sombre nimbée d’une aura poétique superbe qui mêle avec brio un tableau de l’Angleterre victorienne dans son désenchantement et la beauté crépusculaire d’une légende presque arthurienne, salvatrice, dernier phare d’espoir sur le chemin d’un jeune garçon devenant adulte.

    Traduit de l’anglais (britannique) par Anne-Sylvie Homassel
    Le Bélial
    173 pages

  • Mortepeau – Natalia García Freire

    Lucas vit avec son père, Juan, sa mère, Josephina et leurs 4 domestiques/nourrices dans une grande maison du paramo équatorien entourée d’un jardin luxuriant. Un soir, deux hommes se présentent à la porte du manoir. Juan les accueillera à bras ouverts et les installera chez lui, et avec eux la lente décrépitude de sa famille.
    Après un temps d’exil, Lucas revient chez lui et s’adresse à son père, mort et enterré dans le jardin. Il va lui raconter comment il a perçu et vécu l’irruption de ces deux hommes, la déchéance familiale et ses retrouvailles avec ce lieu autrefois paradisiaque.
    Felisberto et Eloy, les deux énigmatiques visiteurs, semblent sortis de nulle part. Nul ne sait ce qu’ils ont dit à Juan pour le convaincre de les recevoir, ces deux voyageurs crasseux et repoussants. Accueillis comme des invités de prestige, ils ne tardent pas à faire peser sur la maisonnée une atmosphère de crainte et de dégoût, mêlée d’une séduction malsaine.  Josephina, passionnée par ses fleurs, son jardin et toute la vie qu’il habite, femme sensible et atypique proche du blasphème dans cette société cadrée par la morale catholique, va être la première à subir les effets de l’aura malfaisante des visiteurs, qui va rapidement toucher, en suivant les rhizomes qui relient chaque être de la maisonnée, tout ce qui vit.

    Je ne crois pas que mon défunt père m’observe. Mais son corps est enterré dans ce jardin, ce qui reste du jardin de ma mère, entouré de limaces, d’araignées-chameaux, de lombrics, de fourmis, de coléoptères et de cloportes. Peut-être même qu’un scorpion s’est posé près de son visage à moitié décomposé, et tous deux évoquent les dessins qui ornent les tombeaux des pharaons égyptiens.
    Nous l’avons enterré à proximité de l’endroit où je m’allonge, derrière ces statues de pierre. Si je creuse toute la nuit, je pourrai le trouver, qui sait si j’attraperai en premier ses mains, ses pieds ou le bas du pantalon de son costume noir. Qui sait comment son cadavre s’est installé pour reposer en paix. Nous l’avons mis en terre sans prendre la peine de changer le vieux complet qu’il portait, car son corps sentait déjà.

    C’est le récit d’une déchéance, d’un pourrissement que confie Lucas à l’oreille de son père en décomposition. Le récit, aussi, d’une fin brutale porté par une domination incompréhensible et inimaginable. Comment ces deux hommes, gigantesques et repoussants, puants, desquamant, ont pu ainsi séduire le père et détruire cette famille riche et établie, s’insinuant dans sa chair, dans sa tête, contaminant tout autour d’eux ? Lucas, abandonné et méprisé par son père, puis contraint à l’exil, à l’esclavage, maltraité, va se raccrocher à ce à quoi sa mère tenait le plus : la nature, les fleurs, les insectes. Cette vie qui grouille, qui se glisse et rampe, qui pourrait nous recouvrir tous, devient le monde du jeune homme. Face à la putréfaction provoquée par Felisberto et Eloy, il se range du côté de ceux qui vivent et survivent dans l’humus, qui se l’approprient. Contre la morale catholique des édiles du village qui a pris parti pour le père et les deux envahisseurs il plonge dans les traditions andines et au-delà, se créé un panthéon païen, terrien, dont les dieux, les déesses et les idoles ont 6, 8 ou 1000 pattes, rampent, gluent, crépitent et fouissent.

    Macabre et poétique, Mortepeau est aussi dérangeant qu’il est fascinant, comme une araignée énorme qui tisse sa toile beaucoup trop près et dont on ne peut détacher le regard. Natalia García Freire nous plonge dans un gothique lyrique pour nous conter la fin d’une famille, la fin d’un monde, aussi, et l’envie viscérale d’une vengeance. La beauté du texte est amplifiée par sa noirceur dérangeante. Comme les insectes qui fascinent et accompagnent Lucas, on sent le fourmillement des mots sur notre épiderme, sans pouvoir, ni vouloir, y faire quoi que ce soit.

    Traduit de l’espagnol (Équateur) par Isabelle Gugnon
    Éditions Bourgois
    160 pages

  • Rendez-vous demain – Christopher Priest

    Nous sommes en 2050, et la planète est gentiment en train de griller, enfin, les gens surtout. Chad Ramsay, ancien profiler pour la police britannique reçoit une étrange requête de la part de son frère jumeau Greg : trouver des informations sur un de leur ancêtre qui aurait fait de la prison il y a fort longtemps.
    Quelques années plus, tôt, à la fin du XIXème siècle et au tournant de l’ère industrielle, le professeur Adler Beck, glaciologue fasciné par le climat, rédige des théories pour le moins angoissante sur l’évolution climatique de la Terre. Pendant ce temps, son frère jumeau Adolf, chanteur d’opéra, baroudeur et investisseur, mène une vie lointaine et mystérieuse.

    Chad et Greg, nos chers contemporains, vivent dans un monde en perdition. Les températures moyennes sur la côte britannique atteignent aisément les 40°, la mer ronge les falaises, la sécheresse est un état permanent et des millions de personnes meurent des conséquences du réchauffement climatique, de maladies ou d’avoir tenté de se sauver. Peu avant son renvoi, Chad s’est vu implanté un nouveau moyen de communication qu’il va tenter d’utiliser pour retrouver la trace de ce fameux ancêtre.
    Serait-ce Adolf Beck, le frère jumeau d’Adler ? Ce frère énigmatique, qui joue la fille de l’air en disparaissant et réapparaissant à divers endroits du monde. Ou encore ce mystérieux John Smith ? Bien qu’inquiet devant la vie menée par son frère, Adler l’est encore plus par ses découvertes. En étudiant les glaciers et les courants marins, il pense qu’une ère glacière de grande ampleur est en préparation et que le climat du monde s’apprête à changer drastiquement.

    En mai 1877 se tint à la Cour pénale centrale de Londres un procès qui allait devenir le premier acte de l’histoire qui suit. Les autres personnages de ce récit n’en savaient rien alors, absorbés qu’ils étaient par des affaires autrement pressantes. Leur eût-on même parlé du procès que cela leur eût inspiré, au mieux, un vague intérêt. Le professeur Adler J. Beck vivait à Londres avec son épouse et leur fils nouveau-né, et enseignait à plein temps dans une école navale. Son frère, Dolf, très peu en lien avec Adler, pérégrinait et chantait l’opéra en Amérique du Sud, ayant apparemment trouvé bonheur et succès là-bas. Ni l’un ni l’autre n’entendraient même parler de l’accusé avant bien des années. Quant à Charles Ramsey, son épouse Ingrid et son frère Greg, ils ne naîtraient pas avant plus d’un siècle.

    Gémellité, perte de la réalité, recherche de sens et des origines, nous sommes bien là, lectrice, lecteur, ma très chère, dans un roman de Christopher Priest ! L’auteur anglais, que je chéris, a ses thèmes de prédilection, et y revenir est un plaisir de chaque instant. Prenant ici comme point de départ un fait divers (que je te conseille d’ignorer tant que tu n’as pas lu le livre histoire de profiter de l’intrigue), il tisse en écho l’histoire de deux paires de jumeaux, l’un obnubilé par le changement climatique (théorique pour Adler, bien concret pour Chad), l’autre écumant les mers et les pays, ancré dans la réalité de son monde. Alors qu’Adler craint un refroidissement général de la planète, Chad éprouve dans son quotidien le réchauffement climatique et la mort de la biosphère. La vie est devenue une survie quotidienne, rien n’ayant été fait pour ralentir l’inéluctable.
    Mais au milieu de ce marasme, de cette chaleur intenable qui dessèche, ce pourrait-il qu’il y ait un brin d’espoir ?

    Christopher Priest nous dépeint notre futur proche à grand coup de désespoir et de pessimisme (comment lui en vouloir, alors qu’en cette matinée lyonnaise de la mi-mai 2022 où je t’écris, chère lectrice, cher lecteur, mon amour, il fait déjà 26°, et ça ne fait que commencer). Les gouvernements semblent attendre que les choses se passent, les gens tentent de survivre, meurent, fuient, et sont renvoyés à la mort par les autorités. Peu d’espoir est permis et Chad vit avec cette continuelle pensée de la fin en tête. Mais peut-être faut-il voir dans ce titre, Rendez-vous demain, une possibilité de changement, d’évolution, une petite brise de vent frais ramenant avec lui la pluie ?

    Malgré ce qui m’a semblé quelques facilités narratives sur certains points, c’est un plaisir de retrouver l’univers et surtout l’érudition de Priest, qui n’a pas laissé grand-chose au hasard dans son travail d’investigateur climatique. Sans être un grand cru, Rendez-vous demain se lit tout seul et fascine par le tableau que nous dresse Priest de nos lendemains. On ne boudera donc pas notre plaisir ^^

    Traduit de l’anglais par Jacques Collin
    Éditions Denoël Lunes d’encre
    361 pages

  • Mâchoires – Mónica Ojeda

    Fernanda et ses inséparables copines sont lycéennes dans le très prestigieux collège-lycée privé Delta de l’Opus Dei, qui accueille la fine fleur féminine de la haute de Guayaquil. Fille d’une fervente militante anti-avortement et sœur d’un frère mort, potentiellement de sa main, elle et ses copines sont les popus du lycée. Mais la vie est assez morne, quand on vit dans un quartier ultra-sécurisé et qu’on peut faire régner sa loi un peu partout. Adeptes de creepypastas et d’histoires horrifiques en général, la petite bande va investir un immeuble en ruine, entouré d’eau stagnante, rempli de serpents et autres reptiles au sang froid et à la dent dure pour y tracer et repousser leurs limites.
    De son côté, Miss Clara prend sa première rentrée dans ce collège-lycée privé. Fille de prof qui se glisse dans les vêtements (et le corps) de sa défunte mère, elle espère que ce nouvel établissement sera également un coup d’éponge sur le traumatisme et l’humiliation que lui ont fait subir deux élèves de son ancien bahut.
    Fernanda, la rebelle, la meneuse, émerge pourtant un jour pieds et poings liés dans une cabane au fin fond de la forêt équatorienne, avec pour seul horizon la jungle dense et moite et un volcan. La ravisseuse n’est autre que Miss Clara, qui a décidé de lui donner une bonne leçon. Mais pour quelle raison ? Ça, Fernanda n’en a pas la moindre idée.

    Elle ouvrit les paupières et toutes les ombres du jour qui se brisait s’engouffrèrent en elle. Ces taches volumineuses -« L’opacité est l’esprit des objets », disait son psychanalyste- laissaient deviner des meubles en piteux état et, plus loin, un corps fantomatique qui nettoyait le sol avec un balai-serpillère pour hobbit. « Merde ». Elle cracha sur le plancher contre lequel s’écrasait le côté le plus laid de son visage de Twiggy-face-of-1966. « Merde ». Sa voix semblait sortir d’un vieux dessin animé en noir et blanc. Elle s’imagina là où elle était, par terre mais avec le visage de Twiggy, qui était en réalité le sien, mis à part la couleur canard-en-plastique des sourcils du mannequin anglais; des sourcils canard-de-bain qui ne ressemblait en rien à la paille brûlée non épilée des siens. Même si elle ne pouvait pas se voir, elle savait exactement dans quelle position gisait son corps et devinait l’expression peu gracieuse qu’elle devait avoir en ce si bref instant de lucidité. La pleine conscience de son image lui donna une fausse sensation de contrôle mais ne la tranquillisa pas pour autant car, malheureusement, la connaissance de soi ne transformait personne en Wonder Woman, ce qu’elle avait besoin d’être pour se libérer des cordes qui lui liaient les mains et les jambes, comme les actrices les plus glamour de ses thrillers préférés.

    L’adolescence, cette période monstrueuse de transformation des corps et des esprits, de lutte violente pour exister par soi-même mais surtout par les autres, par ses amies qui sont le centre de la vie, et contre les mères, ces figures déformées et dévorantes qui ne lâchent jamais prises. Fernanda souffre en silence du manque d’affection donné par sa mère, tandis qu’Annelise, sa meilleure amie, sa sœur de cœur, sa passion, méprise la sienne pour les humiliations qu’elle lui fait vivre depuis l’enfance. Miss Clara, elle, s’est fondue dans le corps et la vie de sa génitrice pour avoir l’impression d’exister, elle s’est glissée entre les dents acides et tranchantes de celle qui l’a mise au monde et rabaissée jusqu’à sa mort.
    La bande de lycéennes jouera à se faire peur en se perdant dans une mythologie créée par Annelise, la plus belle, la plus inventive, la plus extrême, peut-être ? Emportées par la cosmogonie du Dieu blanc, une divinité morbide et violente, elles se lancent dans des défis qui dépassent vite l’envie de frisson propre à la sensation d’immortalité adolescente. Pour vivre une vie d’adulte, il faut aller loin, se faire mal et faire du mal à celles qu’on aime. Leurs dents claqueront de peur et de désir, s’enfonceront dans les chairs pour dévorer les émotions ardentes et incompréhensibles que leurs esprits ne contrôlent pas et que leurs corps exultent.

    Mónica Ojeda nous emmène dans les entrailles émaillées des relations. Mère et filles, amies ou amantes, les attaches entre les personnages de ce roman sont tout sauf simples ou saines. On se rejette, on se dégoute, on se frappe et on se lèche, on se goûte, on s’embrasse et on se mord. Mettant au creux de son texte (et en exergue) la phrase de Lacan « Un grand crocodile dans la bouche duquel vous êtes – c’est ça, la mère », elle développe au fil du texte et dans une langue palpitante, oppressante et addictive, cette brutalité latente ou manifeste qui naît de la dualité entre une mère et sa fille, et de la domination intrinsèque à toute relation passionnée et constituante. Fernanda et Annelise, amies fusionnelles depuis l’enfance, partagent en grandissant la même passion pur les histoires d’horreur et le même rejet de leurs mères pathétiques, fausses et rejetantes. Entre amitié et amour, passion et soumission, la ligne est mouvante et les mâchoires se referment, emprisonnant les jeunes filles dans la fausseté de leur vie publique et l’onirisme cosmique, indicible et pervers de leurs fantasmes. Miss Clara Lopez Valverde a, elle, embrassé cette prison de dents et d’os, en se dévouant corps et âme à sa mère malade et méprisante, dont elle aspire la moelle jusqu’à la dernière goutte, pour exister en-dehors d’elle-même et être à la hauteur d’attentes qui ne seront jamais comblées.
    C’est un monde de femmes, autant que la société dans laquelle elles évoluent n’est pas pour elle, voire contre elles. Les hommes passent, rapidement, de loin, souvent loin d’être prêts pour ce que vivent, pensent et se font vivre les filles et femmes qu’ils croisent. Ils se sentent dominants et contrôleurs mais ne sauraient imaginer ou même deviner ce qui se trame derrière ces bouches juvéniles et désirables, derrières ces sourires prudes et carnassiers.

    Mâchoires est un roman terrifiant et fascinant sur les relations intimes et passionnelles entre les mères et leurs filles, les amies, les enseignantes et leurs élèves, ces liens troubles, brusques, sur lesquels nous pensons avoir une emprise et un contrôle mais, qui irrémédiablement nous échappe et laisse sortir le monstre, toutes dents dehors, et son envie inassouvie de dévorer et d’être dévoré.

    Traduit de l’espagnol par Alba-Marina Escalón
    Gallimard
    320 pages

  • Brûlées – Ariadna Castellarnau

    Quelque part, à certains moments. Est-ce le monde qui meurt ou l’humanité qui s’éteint, à grand feu ? On ne le sait pas trop, et ce n’est pas très important. Les animaux disparaissent, les gens tombent malades, la terre est infertile, et l’on brûle pour purifier. Dans ce monde plongé en pleine apocalypse au long cours, nous allons suivre quelques vies pendant un instant. Il y en a qui essaient de garder un minimum de contrôle en décidant quand ils mourront, d’autres qui suivent les maigres règles qui restent pour créer une nouvelle normalité, certain·es se regroupent, certain·es partent, reviennent, espèrent.

    Qu’espérer dans un monde que l’on sait fini ? Qu’attendre quand les gens autour de soi meurent ou disparaissent ? Au fil des différents portraits, c’est une toile de désespoir maitrisé, de désarroi intériorisé qui se tisse. De ce qui s’est passé on ne sait rien, la cause en est inconnue, et l’on est plongé dans ce marasme sans repère et aux valeurs bouleversées. Les liens familiaux ou amicaux n’ont plus de sens, le quotidien se résume à un long chemin, une attente vide en quête de nourriture ou d’un lieu protecteur. Il y a malgré tout quelques touches de lumière. Des tentatives de regroupements, de retrouvailles, de création. Celles-ci seront parfois vaines et stériles, car la survie seul·e est plus aisée, parfois source de désillusion. Mais avoir vécu dans l’illusion pendant un temps peut permettre de repousser une échéance que l’on sait inéluctable. Et même cela peut glisser entre les doigts.

    La nuit vient et Rita et l’homme n’ont toujours pas décidé qui des deux mangera la dernière pêche au sirop. C’est une décision importante, non seulement car c’est la dernière, mais aussi parce qu’ils ont également convenu qu’une fois la boîte terminée ils se laisseraient mourir de faim.
    Rita fait danser la pêche avec la pointe d’une fourchette.
    – Tu vas la manger ou pas ? demande-t-il.
    – Je ne sais pas. On ne devrait pas la tirer au sort ?
    – Qu’importe qui la mange. Ce n’est que symbolique.
    – Mourir de faim n’a rien de symbolique.

    On pourrait prendre ce livre comme un recueil de nouvelles, mais au fil des rencontres que l’on fait se dessine des communs, des personnages que l’on retrouve, qui se croisent et repartent dans d’autres temps. La chronologie ici est décousue et n’a pas de sens, car ce monde n’a pas de sens ni d’ordre, malgré les quelques tentatives des protagonistes d’en recréer un.
    Il y a pourtant une sorte de jouissance chez certain·es dans cet effondrement, des pulsions qui remontent, un désir ardent de vie, de mort, de destruction qui les poussent à continuer vers ce qui les tire, quoi que ce puisse être, d’allumer et traverser ces feux purificateurs qui illuminent les contrées de toutes parts et qui, faute de délivrer le monde du mal, défrichent une nouvelle terre, ouvrent de nouveaux horizons dans un rideau de cendres incandescentes.

    Traduit de l’espagnol par Guillaume Contré
    Éditions de l’Ogre
    165 pages

  • Miracle à la combe aux Aspics – Ante Tomić

    Dans les montagnes au-dessus de Split, en Croatie, vit la famille Aspic. Ou du moins une partie. Tandis que la majorité de la famille a préféré rejoindre la côte et les villes, Jozo l’irréductible, est resté dans la montagne, au grand détriment de sa femme Zora, avec leurs 4 fils. Les Aspics, ce sont des vrais, des durs. Mais après la mort de Zora, la maisonnée se laisse un peu trop aller. La vaisselle est mal faite, la lessive traîne, les boutons sont dépareillés. Le curé du village d’à côté est formel, il faudrait bien que l’un des fils se marie pour qu’une femme reprenne un peu ces garçons en main. Krešimir, l’aîné des fils, est plutôt d’accord, et décide de partir à la recherche d’une femme à épouser. Mais pas n’importe laquelle. Il voudrait bien retrouver cette jeune femme qui a tant fait battre son cœur lorsqu’il était soldat. En quittant la petite combe dans laquelle il a grandi pour mener sa quête à bien, ni lui, ni ses frères, ni son père, n’imaginait combien la possibilité d’un mariage bouleverserait leur vie à ce point !

    Chapitre un

    Consacré aux dizaines de manières de préparer la polenta, aux choses à ne pas faire lorsqu’on lave des vêtements de couleur, et à la soupe servie dans un cendrier. Deux hommes manquent de se faire assassiner, un autre désire se marier, et l’on ne sait pas qui est le plus à plaindre.


    Loin dans les montagnes se niche la Combe aux Aspics. Difficile à trouver, cachée, protégée comme une forteresse, avec une unique route praticable à travers un défilé sinueux qui après un dernier contour, s’élargit soudainement sur un plateau karstique, pour buter, à peine deux cents mètres plus loin, sur une falaise à pic. Là, sur cette terre rocailleuse, rarement ensoleillée, s’étalent quelques champs de trèfle, deux ou trois rangs de patates et de pois chiches, deux insignifiants lopins d’oignons arrachés à grand-peine à l’enchevêtrement de ronces, de frênes et de charmes. Les fleurs orange des citrouilles rôtissent sur une minuscule parcelle défrichée ceinte d’un muret de pierres sèches.

    Lectrice, lecteur, ma tendresse, prépare-toi à un périple ébouriffant ! La recherche de l’amour peut prendre bien des formes, mais jamais elle n’a été aussi folle.

    Les Aspics, tribu bourrue et bien peu subtile, vivent en totale autarcie dans leur combe. Détestant tout ce qui ressemble à une autorité supérieure, hormis celle qui porte crucifix, toute ingérence est une menace face à laquelle la seule réponse sera le fusil, pour les plus délicats… Jozo, le père, ne jure que par la polenta et l’isolement. Krešimir, l’aîné, ancien soldat, aime la mécanique et ne comprend pas grand-chose au jeu délicat de la séduction. Les jumeaux Branimir et Zvonimir ont un certain penchant pour les armes et les embrouilles. Le petit dernier, Domagoj, tente de cacher en vain que toute cette brutalité n’est pas vraiment à son goût. Ce sont pourtant des hommes curieux et naïfs qui se révèlent au fil des péripéties rocambolesques qui leur tombent sur le coin du nez. On retrouve ici tout l’humour et la dérision de la littérature d’Europe centrale, et sous la couche de crasse épaisse dégrossi au burin, des personnages drôles et touchants (et d’autres encore plus sales et méchants) qui jouent de leurs propres stéréotypes dans un enchaînement de situations toutes plus invraisemblables les unes que les autres. Au fil de rencontres et de coïncidences improbables, la vie des Aspics et de celles et ceux qui croiseront leur chemin, tout·es finalement au moins aussi barré·es que nos rudes gaillards, s’emplira de folie et de découverte, la plus belle restant, bien évidemment, l’amour et tout son cortège d’émotions fortes, et sa transcendance.

    Miracle à la combe aux Aspic est un roman foutraque, léger et entraînant, qui emballe dans un humour absurde une bien belle leçon d’humanité et des personnages avec lesquels, si l’on n’est pas complètement sûr·es de vouloir les croiser en vrai, on passerait bien un peu plus de temps !

    Traduit du croate par Marko Despot
    Editions Noir sur blanc
    202 pages

  • Tè mawon – Michael Roch

    Joe débarque à Lanvil depuis Nouvelle-Marseille à la recherche de sa copine, Ivy, qui n’a pas donné signe de vie depuis un bail. À peine arrivé dans la mégalopole caribéenne, il rencontre Patson, qui va l’aider à retrouver sa belle, et l’embringuer dans une galère et un combat que Joe n’imagine même pas.
    Ézie et Lonia, frangines, travaillent Anwo Lanvil, pour Babel S.A. comme codeuses et traductrices de la blockchain caraïbe. Inséparables de par leurs compétences et malgré (aussi ?) par la haine que voue Ézie à sa sœur, elles participent au cœur vibrant de Lanvil tout en remettant en cause sa direction.
    Pat, de son côté, après de longues années de lutte syndicale et un retrait radical de la scène, mène depuis Anba Lanvil une nouvelle quête pour bousculer l’ordre établi, et surtout retrouver ses racines, la vraie terre, le Tout-Monde.

    Lanvil, mégalopole caribéenne construite sur l’asséchement de la mer et l’aplanissement de la terre, court de Cuba (CUB) au Venezuela (VNZ) en prenant toutes les îles de l’archipel des Antilles. Centre technologique, culturel et politique de la planète suite à la chute des anciennes puissances sous le joug des extrêmes-droite, des pandémies et autres catastrophes naturelles, Lanvil impulse une nouvelle dynamique au monde, et la Caraïbe en est donc son centre. Mais malgré tous ses beaux rêves et ses idéaux, n’est-elle pas en train de sombrer, à son tour, sous son hyper-développement ?
    Dirigées par des corpolitiques, la ville se veut un havre, un lieu d’émancipation et de progrès. Le transhumanisme ouvre des possibilités folles à qui le veut/peut et le développement de la cité doit continuer à œuvrer pour le rapprochement des peuples. D’ailleurs, Lanvil est une ville métissée, créolisée. On y parle français, anglais, mandingue, un créole antillais qui s’enrichit des mots de chaque personne qui vient s’y réfugier. Pourtant, elle n’échappe pas à la violence économique, et chacun se répartit géographiquement selon sa caste : Anwo la richesse et le progrès, Anba les parias, les trafics et la violence.
    Et chacun de nos protagonistes, quelle que soit sa localisation, ressent un manque brûlant, tabou, celui de retrouver, sous les façades de verres et de nanobots, la terre ancestrale.

    PAT. Anba Lanvil
    Demain, Pat, tu renverses le monde tjou pou tet. Demain, tu retournes Lanvil, tu creuses ses piliers, à l’ancienne, tu retrouves la terre des zansèt et tu libères le peuple. Dis-toi ça, Pat : t’y es presque. T’arrives au bout du combat. Lagoumen, c’est bientôt fini. Demain, peut-être un peu plus, quelques jours, deux semaines, tu déclenches la révolution et tu fais tomber Babilòn, pour de bon. Levé’w ! Tiré kò’w ! Sonjé Tout-Moun : pense à cette terre qui t’attend. Elle est ta force.
    Et maintenant plonge ta main, Pat. Une dernière fois. Plonge ta main dans la douleur élektrik.

    Dans ce très riche et bouillonnant roman choral, la première chose qui te happe, lectrice, lecteur, ma belle, c’est cette magnifique langue. On change de langue à chaque personnage et pourtant l’unité est là, la compréhension aussi, qui s’enrichit d’une immersion d’autant plus forte dans cette ville-monde au détour des ajouts d’anglais et d’espagnol au français ou au créole martiniquais. Chacun vient apporter sa variation à la langue, qui devient multiple et partagée, montrant ainsi la diversité des origines et cultures et la manière forte et si évidente de se comprendre tout en existant : ces mots sont les miens, surtout utilise-les.
    Rien n’est manichéen dans ce roman, on ne se déshumanise pas en s’augmentant technologiquement, on y trouve autre chose ; l’Anwo n’est pas foncièrement contre l’Anba, il s’est construit ainsi, car pour que les choses changent vraiment, il faut agir dessus, il faut en prendre conscience et accepter, peut-être que le changement ne se fera pas exactement comme on l’avait imaginé. Il faut aller loin, creuser, se relier, parler, se mêler, sans crainte de se perdre, ou, au contraire, en acceptant de se perdre un peu, de donner et de recevoir. Car sous les tours vertigineuses et immaculées de Lanvil, il existe un peuple qui n’attend que de se mettre à vif pour laisser éclater ce besoin de se connaître, soi-même et parmi les autres, parmi le monde.
    Michael Roch s’empare et partage avec nous une très belle et profonde réflexion sur les notions complexes et pourtant décisives de Tout-Monde et de créolisation d’Édouard Glissant, autour desquelles se construit son roman. Lieu véridique ou concept à redécouvrir, le Tout-Monde est l’objet de tous les fantasmes, conscients ou cachés.

    Il nous propose ici une SF caribéenne et créolisante audacieuse et riche, complexe et foisonnante qui nous glisse sur la langue avec délectation et nous amène à nous interroger sur notre destin commun.

    […] traduire est bien plus que comprendre l’autre. C’est aussi saisir sa nuance, s’emparer de son esprit, se l’approprier, le faire sien. Cela demande de faire fi de sa peur de l’autre et de ce qu’on projette sur lui. […] Accepter la complexité du monde revient à ne pas traduire mais à transcender, à s’abstraire. Dépasser la traduction et entrer en relation.

    La Volte
    215 pages

    Si tu veux en apprendre plus sur Édouard Glissant et sa pensée, je te conseille cette très intéressante série d’émissions sur France Culture, que tu trouveras ici !