La grippe coloniale – Hu-Chao-Si, Appollo

Le Port – 1919

Après 5 ans d’une guerre dont tous espéraient qu’elle serait la dernière, le « Madona » ramène chez eux environ 1600 poilus, des Créoles qui regagnent après toutes ces années la colonie française de la Réunion. Évariste, Grondin, Voltaire et Camille, troufion, tirailleur, officier, projettent dans la douceur de l’hiver approchant leurs projets de vie et leurs rêves, leurs ambitions pour eux et leur île. Mais cette quiétude sera de courte durée. Le « Madona », en plus des enfants de la Réunion, a amené dans sa cale la grippe espagnole…

Variation sur le même thème… Depuis début 2020, il est étrange de lire une œuvre parlant maladie et pandémie, les choses ne résonnent plus de la même manière. Ici, nous remontons un siècle en arrière, avec la première pandémie de ce siècle, la grande, celle qui est restée dans les mémoires, la grippe espagnole. Le sachiez-tu, lectrice, lecteur, cette grippe était a priori aussi espagnole que moi et les premiers cas auraient été détectés aux États-Unis et en France. On estime le nombre de morts entre 20 et 100 millions. Voilà pour la parenthèse wikipédia, revenons à nos moutons !
Nos 4 survivants des tranchées espèrent donc retrouver une vie calme et paisible, sur leur île, à l’époque colonie française. L’arrivée de la grippe espagnole, dont tout le monde pensait qu’elle oublierait la Réunion, vient bouleverser non seulement la vie des Réunionnais, mais aussi l’équilibre entre les populations de l’île, mettant en exergue, comme souvent dans les situations de crise, les différences sociales et le racisme, à l’époque plutôt bien implanté dans la société. (Oh, wait…)

Les deux tomes vont nous raconter l’arrivée de l’épidémie sur l’île, les tentatives d’alerte et les dénégations des gestionnaires, pour qui tout ça n’est finalement qu’un problème de pauvres, puis la fuite, désespérée, de la population vers les cirques et les Hauts, lieux de protection dans les mémoires, qui ont accueillis les esclaves en fuite ou les pirates à la recherche d’un salut. Enfin, la vie avec la maladie, la lutte quotidienne, l’organisation et les fissures dans la société, qui éclatent quand chacun croit devoir écraser l’autre pour survivre. Décidément… quel jour on est déjà ?

Évariste, créole sans histoire, si ce n’est que sa sœur a épousé un boutiquier Chinois, ce qui ne passe pas très bien, aidera le Dr Souprayen, un Malbar qui luttera tant que faire se peut contre la maladie et pour limiter au mieux sa propagation. Camille, lui, fils de l’aristocratie revenu défiguré, se perdra dans la vanité de sa classe et d’un monde qu’il voit fini. Grondin, l’increvable, colmate ses traumas de guerre avec des traumas épidémique. Voltaire, le cafre envoyé avec les tirailleurs sénégalais parce que français d’accord, mais noir quand même, et revenu héros de guerre, rêve et veut se battre désormais pour une véritable émancipation des peuples colonisés et anciens esclaves, pensant que cette guerre et ses ravages, son « plus jamais ça » pourra changer les choses.
Idéalisme et résignation, la vie et la lutte contre la grippe espagnole dans la colonie réunionnaise résume bien l’état d’esprit de l’entre-deux guerres. Avec cette représentation de la vie coloniale, les deux auteurs dressent un tableau très intéressant pour comprendre, un siècle après, les dynamiques d’une société en mouvement, encore figée dans ses certitudes de colonisateurs, de propriétaires, de blancs, gardant tant que faire se peut mainmise sur les organisations sociales et coupant les jambes des tentatives d’envolées de celles et ceux qui veulent faire résonner les vibrations changeantes du monde.

Avec beaucoup de talent et ce qu’il faut d’émotion pour nous serrer les tripes quand il faut, Huo-Chao-Si et Appollo racontent le séisme causé par une terrible épidémie qui ravage la planète et fige la Réunion dans la terreur, mais aussi la vague, sous-marine, de l’avancée inexorable du monde, de son écartèlement sous des à-coups diamétralement opposés impulsés par les idéologies naissantes ou mourantes.

Une très belle bande-dessinée, miroir de notre époque, et qui m’a permis d’en apprendre beaucoup sur l’histoire de la Réunion, bien trop méconnue.

Vents d’Ouest
Deux tomes

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