Auteur/autrice : Marcelline Perrard

  • Sous le soleil de novembre

    Les livres lus pendant l’année mais pas chroniqués, suite encore

    Les fantômes de Truman Capote, Leila Guerriero

    La grande journaliste argentine part sur les traces du grand écrivain états-unien, lors de l’écriture de sa grande oeuvre, De sang froid. Le livre qui a bouleversé la vie de Capote et qui a donné au journalisme narratif un modèle du genre a été écrit en grande partie en Espagne. Leila Guerriero part en résidence dans la ville qui a accueilli Capote et son compagnon, à l’époque, pour voir ce qu’il en reste, quelle ombre et quelle aura auront laissé cet homme et son chef d’oeuvre, entre l’époque pendant laquelle il était un quasi inconnu dans une Espagne franquiste enfermée sur elle-même et celle d’aujourd’hui, où chaque trace de doigt peut valoir un encadré et un monument.
    En attendant de lire son dernier texte sorti, encore une preuve, s’il en fallait, que Leila Guerriero est une très grande journaliste et écrivaine.

    Les travaux du Royaume, Yuri Herrera

    Lobo chante dans les rues, il chante les amours déçues, les exploits sanglants et les vengeances héroïques. Il chante les chevaliers modernes et les princesses perdues. Un jour, il croise le Roi et sa cour, et, fasciné, les rejoint. Au cœur d’un cartel de narcotrafiquants mexicain, Yuri Herrera raconte dans ce bref roman la gloire, la chute et les intrigues des cours modernes, au son de la guitare de Lobo et dans les pierres les cours d’Europe, les temples grecs, les Héros et les Dieux déchus. Un premier roman très très bien.

    La mer de la tranquillité, Emily St. John Mandel

    Il y a une forêt sur l’île de Vancouver au XXè siècle, une vidéo expérimentale pendant un concert au XXIè, un aéroport au XXIIIè, et un Institut du Temps au XXVè. Ce qui les relie, c’est comme un accroc, un trébuchement, qui mêle la forêt, des violons et l’aéroport, et toutes ces périodes. Et l’Institut du Temps de se saisir de cette anomalie pour en trouver l’origine, et la cause.
    J’avais tant aimé Station eleven que je n’avais pas lu d’autres livres d’Emily St. John Mandel. Et pourtant, cette Mer de la tranquillité, au-delà de sa couverture, me tentait mille fois. Et j’ai bien fait ! Je n’en dis pas mieux sur l’histoire, découvre, et profite ! (et lis Station eleven, si jamais)

    La différence invisible, Mademoiselle Caroline-Julie Dachez

    A 27 ans, Marguerite se sent un peu à côté des autres. Elle voit qu’elle n’est pas dans le même tempo et que se conformer aux attentes l’épuise de plus en plus chaque jour. Le chemin vers la sortie et la découverte d’elle-même passera par un diagnostic d’autisme, qui lui permettra d’enfin savoir mieux qui elle est, et se révéler aux autres dans son entièreté. Une très belle BD témoignage, délicate dans sa narration et son exécution et frappante par son discours et ce qu’elle dit de la perception de l’autisme encore aujourd’hui.

    Ballades, Camille Potte

    Le seigneur Gourignot de Faouët a été transformé en grenouille. Malédiction ou putsch ? Accompagné de ses nouvelles copines, vraies grenouilles de l’étang, il tente de reconquérir sa forme humaine et son rang. Pendant ce temps, sa noble et fidèle chevalière Gounelle est allée secourir en son nom Patine, princesse aux bras blancs. Mais Patine a une petite crise de vocation et Gounelle prend conscience que son seigneur est peut-être un sale con. Au château, on s’organise en l’absence (bienvenue ?) du prince, et au village, la révolte gronde pendant des réunions en non-mixité et tout de paroles.
    Couleurs vives, phrasé splendide, inventivité lexicale et chansons tubales, tu ne veux pas passer à côté de Ballades, crois-moi. C’est g-é-n-i-a-l. Et c’est tout.

    La petite sœur, Mariana Enriquez

    Mariana, tu le sais, je l’aime fort. Elle a même droit à son espace juste à elle dans la bibliothèque latino-américaine. Et Mariana elle, elle aime beaucoup Silvina Ocampo. Silvina, c’est la petite sœur de Victoria, grande figure des lettres argentines, fondatrice de la revue Sur, grande écrivaine, une grande, quoi. Silvina aussi a écrit, des choses un peu étranges (c’est pour ça que Mariana l’aime bien). Elle était également la femme d’Adolfo Bioy Casares, et amie avec Jorge Luis Borges. Peut-être que tous ces grands noms autour d’elle, qui eux sont restés à la postérité, ont participé à la disparition de la petite sœur. Par chez nous, en tout cas, elle reste marginale. Mariana a décidé de lui rendre un peu de lumière avec cette biographie qui se lit comme un roman, bien évidemment ^^

  • Les bons voisins – Nina Allan

    Cath a grandi sur une petite île au large de Glasgow,l’île de Bute, reliée au continent (lol) par les allers-retours d’un ferry. Elle y a passé son enfance et son adolescence aux côtés de Shirley, sa meilleure copine, à la mère effacée et au père violent. Jusqu’à ce que la police retrouve Shirley, sa mère et son petit frère morts, assassinés à coups de fusil, et la voiture du père encastrée dans un mur, plus loin, le père mort, dedans, comme déclaration de culpabilité.

    « Tu es sûre que tu veux toujours y aller ? dit Cath. Ton père va piquer sa crise.
    Il est sur le continent toute la journée, dit Shirley, alors il n’en saura rien, pas vrai ?
    Elle pinça les lèvres et se pencha vers la glace. Son image jumelle flotta à sa rencontre et leurs bouches se touchèrent presque. Shirley s’était mis du rouge à lèvres, une teinte quasi violacée appelée Victoria. A cause de la prune Victoria, supposa Cath, ou peut-être de la reine Victoria. Mettez ça et vous aurez des lèvres de reine.
    « Tu veux essayer ? » Shirley offrit à Cath le bâton de rouge dans son cylindre doré. Cath secoua la tête. Elle appréciait l’attirail des cosmétiques, les contours lisses des étuis en plastique brillant, l’éclat satiné du produit dans un poudrier vintage. Par contre elle détestait l’odeur, surtout celle du rouge à lèvres, et la tête que ça lui faisait, comme si sa bouche n’était plus la sienne, mais une bouche sur une affiche.

    Des années plus tard, Cath travaille dans un magasin de disques à Glasgow, et s’est passionnée pour la photo. Elle se focalise d’ailleurs sur « les maisons du crime », ces lieux qui ont connu entre leurs murs des crimes presque banals, si tant est que cela existe. Les meurtres familiaux, les féminicides, la maison d’à côté où il-était-pourtant-si-gentil. Elle ne peut donc pas y échapper, et décide de retourner sur son île, pour revoir la maison de son amie et la photographier. Une fois sur place, elle rencontre Alice, qui a racheté la maison. Les deux femmes se rapprochent et ensemble, soulèvent le linceul de ce crime familial peut-être un peu trop évident, au premier regard.

    Cath a suivi le fil de sa vie, surtout pour quitter cet île et aller vers la grande ville. Alice, elle, fuit Londres et une vie qui l’a faite exploser en plein vol, à la recherche d’une paix qui lui échappe. Aussi inconnues qu’intriguées, les deux femmes sont tout autant à la recherche de réponses que de sens. Si Alice cherche à (re)trouver le pourquoi ou le parce que de sa vie et de ses décisions, pour Cath il s’agit autant de rendre hommage et justice à son amie d’enfance que de se pardonner elle-même, qui aurait peut-être pu agir pour la sauver. Plongée dans ses photographies, miroir d’eau qui reflète, comme le lac, autant ce qui s’y trouve que ce qu’on y jette, elle va découvrir qui était le père de sa meilleure amie, cet homme froid, dur, violent, coupable idéal, père brutal et mari écrasant. Le menuisier de talent, l’homme méfiant, le superstitieux. Son regard en arrière depuis sa taille adulte sur cette famille la bouscule et joue avec ses souvenirs, tout comme le retour sur cette île, l’écrin beau et ennuyeux de l’enfance.

    On savait que Nina Allan était une novelliste hors-pair, qu’elle maniait le roman de science-fiction et fantastique sans faille (il faut lire La fracture, d’ailleurs), elle fait avec Les bons voisins son entrée dans le roman noir (mais pas que), avec, il n’en fallait pas douter, beaucoup de classe. Une enquête policière, du suspense, des intrigues, mais pas que.

    Avec Nina Allan, l’essentiel se joue souvent juste à côté, dans cette zone que l’on distingue du coin de l’œil, dans cette sensation le long des doigts, entre les pages et le vent. Elle s’intéresse tout autant à l’avancée de l’enquête qu’à ce que Cath apprend sur elle, sur ses voisins, sur la communauté dans laquelle elle a grandi. Les souvenirs tronqués, revisités, floutés et les prémonitions, les sensations indéfinissables, justement, mais qui ne trompent pas, moins que la mémoire. Le plus important n’est finalement peut-être pas tant la preuve finale que le dénouement intime de Cath et son chemin vers un apaisement, une déculpabilisation, des retrouvailles avec Shirley.
    Elle nous balade sur les chemins de Bute, dans des creux, vallons et lacs autant peuplés par le vent et le chant du passé, des histoires et du folklore que par les souvenirs, chemins de mémoires, de découvertes, et d’enquêtes, bien sûr ^^

    Pour écouter l’autrice en parler, c’est dans Mauvais genres !

    Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Bernard Sigaud
    Tristram

  • Kra – John Crowley

    Dar Duchesne était d’abord une Corneille on ne peut plus normal, vivant avec ses parents et sa fratrie, retrouvant les siens au dortoir en hiver et nichant, chassant en été. Jusqu’à ce qu’il aperçoive, s’étant aventuré plus loin que d’habitude, des animaux particuliers, nouveaux, debout sur leurs antérieurs, sans poils et munis de bâtons. Dar Duchesne vient de découvrir les Humains. La curiosité le pousse à s’en approcher, à observer, à vouloir comprendre qui ils sont et comment ils vivent. Il deviendra l’ami de Toque de Renard, une jeune fille promise à un grand destin dans sa tribu. Et Dar Duchesne, suite à cette première rencontre, va entrer lui aussi dans la légende des Corneilles, mais aussi des Humains, au fil de ses nombreuses vies.

    Une grande montagne s’élève au bout du monde. Cette montagne n’est pas haute mais elle est longue et large – et grande pour la bonne raison qu’elle s’offre toute seule à la vue sur une plaine sans aucune autre à la ronde. Autour d’elle se déploient des routes droites et des terrains meubles – les cailloux y sont même rares, et la montagne n’est pas constituée de roches.
    Elle continue de grandir, et elle grandira encore longtemps avant de stabiliser. À l’approche de l’aube, un bulldozer jaune en parcourt la pente, qui en tremble sous le poids, car le matériau de la montagne est encore mou et branlant. Aux premières lueurs du jour, de gros camions la gravissent à la queue leu leu sur des sentiers transversaux tracés pour leur usage, et, à des emplacements choisis, vident leur chargement par l’arrière en des tas fumants. Que le bulldozer disperse puis étale peu à peu.
    Ils brûlent en partie.

    Corneille ethnographe, Dar Duchesne, avant que d’avoir un nom et de devenir un mythe, était déjà une Corneille particulière. Peu avait sa curiosité, ses réflexions, son trouble devant l’étrange. Peu dispos à se conformer à la vie routinière de ses semblables, il est prêt à sacrifier ce que vers quoi le poussent son instinct et ses sentiments pour comprendre ce qui le brasse sous les plumes. Dans l’épaisseur des forêts, sous le couvert d’arbres déjà centenaires, il se rapprochera d’Humains aussi étonnant que lui, avec lesquels il partira défier les conventions, se battre contre des démons, s’échapper de l’enfer. Il apprend la langue des Humains, qui apprennent aussi la sienne, devient guide, fantôme, conscience ou menace. De sa branche haut perché, il tente de comprendre ce qui motive ces animaux étranges qui croient en un être supérieur qui régit leur destinée ou souhaitent s’abolir des frontières de la vie, quand bien même ils semblent croire leurs défunts toujours avec eux.

    Naïf dans ses quêtes, non par bêtise mais par mécompréhension des mécanismes complexes de la psyché de ses compagnons à deux pattes, il devient le démon de mystique, chamane, conteur, et peuple leurs histoires et leur légende de sa présence inquiétante, Corneille immortelle ou symbole rémanent d’une altérité idéale. Au fil des siècles, il voit et vit les évolutions des sociétés humaines, le mal qu’ils se font, leur éloignement d’avec la forêt, la nature et leurs propres mythes. Allant plus loin qu’aucune autre Corneille avant lui, il rencontrera de nombreux Animaux et fera sa propre expérience de la diversité du monde, des variétés de coutumes qui séparent et unissent les espèces et de la rudesse des éléments. Il endure aussi la mort de celles et ceux qu’ils aiment et côtoient, et doit se confronter avec ce statut de mortel dont il s’est échappé.

    Peut-on encore appartenir à son peuple et son espèce lorsque l’on est devenu un mythe ? Ses actes restent, dont on perd les origines pour ne garder qu’une trace fine, une rayure dans le ciel, « une Corneille, un jour, a su « . Dar Duchesne, le premier à avoir proposé aux Corneilles de choisir un nom unique, d’exister par soi en sus de par le groupe, s’isole du fait de sa multiplicité. Vie après vie, il se construit en autre que lui-même, devient une trame, un réseau d’histoires dans lequel il se répercute, se cherche et se retrouve, plume par plume, disséminé dans l’histoire de l’humanité et des corvidés, maille vive des récits fondateurs et pierre angulaire d’une mythologie du Vivant.

    L’Humain qui nous conte cette histoire, chez lequel Dar Duchesne s’est réfugié, nous parle aussi de son temps, de son territoire dévasté, pollué. L’histoire de la Corneille résonne dans son quotidien, d’autant plus devant les destructions faites par les Humains dans les dernières décennies.
    Si Dar Duchesne s’écarte du Vivant par son incapacité à mourir, qu’en est-il des Humains, mortels mais égoïstes et mortifères ?

    Sur le chemin de l’Ymr, John Crowley traverse les mythologies, d’Orphée au Coyote des peuples premiers d’Amérique via le folklore irlandais. Il nous fait naviguer sur le fleuve qui sépare les vivants des morts, osciller entre les deux mondes, poreux et exclusif, en attendant le passage du Passeur.

    Traduit de l’anglais (États-Unis) par Patrick Couton
    Éditions L’Atalante

  • Un lieu ensoleillé pour personnes sombres – Mariana Enriquez

    Une femme qui peut communiquer avec les morts doit, sous la pression de ses voisins, les débarrasser de l’un d’eux particulièrement revêche. Une autre se réveille avec une paralysie faciale inexplicable et qui évolue de manière improbable. Une troisième, en reportage à Los Angeles sur les traces d’une légende urbaine, retrouve les fantômes de son passé. Ailleurs, ce sont des vêtements, sublimes, qui viennent hanter une friperie de crimes passés. Il y a aussi un homme, des hyènes et une maison inquiétante…

    Sur les rives de ce fleuve, tous les oiseaux qui volent, boivent, se posent sur les branches et perturbent la sieste avec leurs croassements démoniaques de possédés, tous ces oiseaux ont été des femmes un jour. Quel vacarme quand les résidents et les touristes viennent passer le week-end à la plage et parlent de la paix que leur apportent la nature, les nuées dans le ciel bleu d’été, le grignotage des miettes de pain qui tombent dans leur maté ! Inutile de leur expliquer que ces oiseaux femelles ne sont pas ce qu’elles paraissent, même s’ils pourraient s’en rendre compte s’ils les regardaient droit dans les yeux, ces yeux fixes et fous qui exigent leur libération.
    Les oiseaux de nuit

    Une rentrée littéraire est une bonne rentrée quand il y a Mariana dedans. Alors quand elle revient avec un recueil de douze nouvelles, on s’en délecte, on les déguste une à une, en se laissant envahir par les frissons, le dégoût et la crainte qu’elle sait faire naître avec tant de talent. On retrouve dans ce recueil les thématiques favorites de la grande autrice argentine : les corps, de femmes surtout, en mutation, transformation, changés par l’âge, par les expériences, la violence. Elle étend ces violences aux symboles du corps avec cette garde-robe maudite, dans l’incroyable nouvelle « Différentes couleurs composées de larmes« . Des corps bafoués, marqués, qui prennent leur indépendance, s’émancipent de celles qui l’habitent, pour leur grande horreur, ou leur libération.

    On retrouve bien sûr les fantômes de la dictature, à travers ces bâtiments qui restent, préservés ou non, nouveau champ de bataille mémoriel après avoir bu le sang et les larmes des torturé-es, et qui deviennent d’inquiétants phares, des portes vers les profondeurs nécrosées de la société argentine, abritant les désirs sordides des tortionnaires et leurs successeurs. Une vieille maison devenue le lieu de rencontres de la jeunesse, une ancienne usine de frigos entourée de centaines de ces réfrigérateurs laissés à rouiller (si tu as lu « Ça« , tu commences à te sentir mal, normalement ^^), partout plane l’inquiétant, telle une fissure invisible, une déchirure qui s’étiole, effile le tissu d’une normalité qui n’a jamais été assez tangible pour tenir. Car bien souvent, bien sûr, le pire ne vient pas des fantômes, mais des vivants.

    Il faut lire Mariana Enriquez (et surtout Notre part de nuit, je ne te le dirai jamais assez), qui nous laisse regarder par des interstices ce que nous cachons en nous, ce qui suinte autour, ce qui nous attend ensuite, pour nous avaler.

    Traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne Plantagenet
    Éditions du Sous-Sol

  • Ici, les lions – Katerina Poladjan

    Helen est berlinoise, et aussi arménienne par sa mère. Passée par la case Russie, la famille d’Helen n’est plus rattachée à l’Arménie que par les souvenirs du départ et quelques photos. Et l’obsession de Sara, sa mère, pour le génocide. Pour Helen, tout ça n’a que peu d’importance. Le jour où elle quitte sa maison et son compagnon Danil pour Erevan, c’est pour y apprendre une technique de reliure spécifique et y travailler à la restauration d’une bible de guérison. Rien de plus. Ou juste un peu de curiosité.

    J’allume le plafonnier. Des piles de papiers et des rouleaux de parchemin sont étalés sur plusieurs tables. Je respire une odeur de terre, d’œuf et de champignon, de poussière de bois et de vieil animal. Mon souffle effleure la couverture du livre, mon souffle est trop chaud, trop chaude aussi ma peau. Je travaille sans gants, m’interromps. Les pages ont été détachées de leur reliure protectrice et soigneusement rangées en piles. Il y a longtemps, ce livre se trouvait peut-être sous l’oreiller d’un malade et, au matin, on attendait son réveil avec angoisse, la paupière qui s’ouvre sur le regard clair de prémices de la guérison. Peut-être les arbres étaient-ils nus, peut-être la vache n’avait-elle pas été déplacée. Dix-sept mille livres et manuscrits sont conservés dans les caves et les magasins des archives, des cartes, des in-folio, des gravures sur des rayonnages, dans des tiroirs et des coffres-forts et, dans le grondement du système d’aération, j’entends de plus en plus distinctement le murmure de leurs mots et de leurs voix.

    Cet évangéliaire qui fait frémir ses mains a vécu bien des vies, et Helen les parcourt au fil de sa restauration, des blessures du papier et des couleurs passées qu’elle ravive avec force délicatesse, les trésors intimes qui attendent entre ses pages, les annotations, derniers mots laissés au monde de personnes oubliées. Être à Erevan, être en Arménie, c’est, pour Helen, malgré tout rouvrir le livre familial. Si les grands-parents ont fui pour la Russie, où ils ont vécu jusqu’à la fin, l’Arménie a toujours été là, l’ombre du Mont Ararat étendue jusqu’à Moscou, jusqu’à Berlin. Si elle n’en a pas hérité la langue, Helen en a le poids, le froid sur la peau. C’est presque à contrecœur, mais contre le cœur des autres qu’elle se décide à gratter les pages abîmées de son histoire familiale pour retrouver d’éventuels proches. Et pendant ce temps, dans les pages de l’évangéliaire, une famille voit sur elle fondre le tranchant des sabres ottomans.

    Ce sont de multiples restaurations qui attendaient à l’ombre de la statue de Mesrop Mashtots, à Erevan. Helen suivra le fil des coutures des histoires qui se déroulent et peut-être remplir les vides sur la carte géographique de la toile familiale. Hic sunt leones.

    Traduit de l’allemand par Corinna Gepner
    Éditions Rivages

  • Le village secret – Susanna Harutyunyan

    Quelque part aux alentours du lac Sevan, au milieu des montagnes, une petite communauté vit cachée, en totale autarcie. Celles et ceux qui errent peuvent y être accepté-es, celles et ceux qui la découvrent par hasard risquent de ne jamais la quitter. Protégé par Harout et son cheval fou, le village passe à côté du temps qui passe, fuyant les violences et les cahots du monde.

    Sato avait promis de tuer l’enfant à la naissance. Elle demandait trente œufs, dont une moitié de dinde, alors qu’elle ne prenait habituellement que dix œufs de poule pour un accouchement, sans compter les nombreuses injures qu’elle recevait s’il s’avérait plus tard que l’enfant était mal élevé. « Qu’elle soit maudite la sage-femme qui t’a mis au monde ! » Les gens s’en prenaient à elle parce qu’ils étaient persuadés qu’on héritait du caractère de celle qui nous avait touché en premier.
    Cette fois-ci, pour qu’elle ne regrette pas sa décision, on avait ajouté un coupon de laine verte. C’est ce que Sato obtint le jour où, aux premières contractions, Nakhchoun se plia en deux, un genou à terre, non loin de la source. Les autres femmes venues chercher de l’eau la prirent par les bras pour la traîner jusque chez elle. Bavakan, la femme du maçon, avait fait signe à Sato de les suivre.
    Chaque fois que les douleurs de Nakhchoun s’estompaient, Sato se dépêchait de sortir de la maison. Les femmes assemblées devant la porte frottaient leurs mains gelées, et leurs regards pleins d’attente semblaient briser le silence.
    – Alors ? demandèrent-elles finalement ?

    Un beau jour, Harout ramène dans sa charrette un groupe, dont une jeune femme enceinte, qui sera baptisée Nakhchoun, « beauté ». Elle et ses compagnons d’infortune ont fui les Turcs et le génocide en cours dans les provinces arméniennes, et Nakhchoun doit son état à la soldatesque turque et kurde, en paiement de sa vie gardée. L’arrivée de la jeune femme, de ses futurs enfants empli du sang et du souvenir de l’ennemi génocidaire chamboule l’équilibre du village et le cœur d’Harout, au passage.

    Tous sont arrivés ici en fuyant, bien souvent le fil d’une épée. Des premiers massacres des années 1895 au génocide de 1915, le sang d’Arménie n’a cessé d’abreuver la terre, et dans son village, Harout tient à ce que tout cela reste loin. Lui seul fait la navette avec l’extérieur, vendre les productions des artisans et acheter le nécessaire qu’ils ne peuvent produire, savoir ce que devient le pays. Mais jamais les nouvelles n’arrivent jusqu’aux villageois. Ce monde isolé vit au rythme du conte infini de Varso, des rumeurs de tromperies et d’amours, du mépris et de la jalousie envers la belle et détestée Nakhchoun et ses filles, en attendant de savoir ce que Dieu leur réserve pour la suite.

    Le froid enserre les corps, le vent emporte les histoires et les âmes, rend fou les êtres et fait passer les heures autour du village et sur les eaux du lac Sevan. Une guerre en chasse une autre, les oppresseurs changent, et le village continue de ne pas changer, croit-il. Vaut-il mieux attendre et s’en remettre à Dieu, ou aller, et s’en remettre à Dieu ?

    Au bord de cette mer intérieure fantastique qu’est le lac Sevan, la montagne devient un sanctuaire et le village d’Harout une arche fantomatique qui n’atteindra sans doute jamais son Ararat, déjà à l’arrêt, échouée sur les récifs du temps et de la violence, pétrifiée tant par sa peur que par son désir et ses rêves.

    Traduit de l’arménien par Nazik Melik Hacopain-Thierry
    Les Argonautes

  • Le cornet acoustique – Leonora Carrington

    Marion Leatherby a 99 ans, a priori toutes ses dents et sa tête aussi. Elle vit au Mexique chez son arrière-petit-fils et sa famille, dans une petite chambre au rez-de-chaussée, près des poules et des chats. Une vie ma foi tranquille, ponctuée de petits rituels, comme les visites à sa chère amie Carmella. Un beau jour, Carmella lui offre un cornet acoustique (parce que si le reste va bien, l’ouïe, un peu moins). Armée de ce magnifique engin, Marion va vite découvrir que sa famille en a un peu ras-le-bol de se coltiner la vieille, et a décidé de la placer dans un hospice…

    Le jour où Carmella me fit cadeau d’un cornet acoustique, elle aurait pu prévoir les conséquences de sa générosité. Carmella n’est pas ce que j’appellerais une fille malicieuse ; il se trouve seulement qu’elle possède un curieux sens de l’humour.
    Le cornet, dans son genre, était un bel appareil. Sans être vraiment moderne, il était très joli avec ses incrustations de motifs floraux d’argent et de nacre, et il se recourbait splendidement comme la corne d’un bison. La beauté n’était pas la seule qualité de ce cornet ; il amplifiait le son à un point tel que, même pour moi, la conversation courante en devenait parfaitement audible.

    Adieu les rêves de voyage en Laponie, les poules et les chats, Marion déménage donc à Santa Brigida, dans l’étrange hospice du Dr Gambit et sa femme, appelé Le puits de la lumière fraternelle. Occupé par une dizaine de vieilles dames qui vivent dans des maisonnettes en forme de gâteau d’anniversaire, de tour, ou d’igloo… le lieu tient tout autant de la maison de retraite que de la secte, le bon docteur et sa femme cherchant à hisser leurs pensionnaires vers un idéal de pureté à travers une ascèse imposée qui ne réjouit que peu Marion. Mais l’endroit est également dominé par le regard peint d’une nonne étrange, un peu lubrique et peu catholique à première vue, Doña Rosalinda Alvarez Cruz de la Cueva, d’El convento de Santa Barbara de Tartarus. Au fil des jours, Marion commence à comprendre les tensions, les jeux de pouvoirs et les mesquineries qui régissent les rapports dans cette étrange maison, et ne tarde pas à comprendre que de mystérieuses aventures lui tendent les bras.

    Leonora Carrington, je t’en avais parlé, pour ses contes (tu peux lire ça ici, si tu veux) , qui étaient déjà une petite merveille de surréalisme, perturbant, vert mousse et parfois envahissant, laissant sur la peau la sensation d’un voile de moisissure qui se rappelle à soi, dans toute son aberration et sa fascination.
    Avec Le cornet acoustique, Leonora Carrington fait des aventures d’une vieille dame et de ses compagnes d’hospice une lutte pour les libertés : celle qui est au-delà des murs de l’hospice, celle qui extirpe du dogme abrutissant de la pseudo-religiosité du Dr Gambit et ses affidées, celle qui met à bas le pouvoir, celle qui fait sortir de soi pour enfin se rencontrer. Avec beaucoup d’humour et de dérision, elle embringue ses héroïnes du quatrième âge vers une transformation totale, une révolution cosmique qui réunira de vieux et vieilles ami-es, des entités ancestrales et des produits de luxe sous l’œillade complice d’une nonne honnis. Et qui sait, peut-être qui si Marion ne peut pas aller en Laponie, c’est la Laponie qui pourrait venir à elle ^^

    Traduit de l’anglais par Henri Parisot
    Préfacé par Annie Le Brun et Daria Schmitt
    Gallimard – L’imaginaire

  • Sous les citrouilles, des pages

    Je continue les notilles sur les lectures faites depuis le mois de janvier, au fil de leur retour en mémoire, et toutes par-faites pour ce début d’automne

    Le jour des corneilles, Jean-François Beauchemin (Libretto)

    Un jeune homme devant un juge se raconte. Accusé d’un crime semble-t-il atroce dont on ignore tout, il conte son enfance, orphelin de mère et sous le joug d’un père aussi fou que perdu et éloigné de toute vie humaine. Au fond d’une forêt, seuls quelques contacts épisodiques avec les habitants d’un village voisin les tiennent aux humains. Il raconte les petites chasses et cueillettes, le fantôme de sa mère morte en couches, les crises violentes du père et les rêves. Dans une langue absolument folle d’inventivité et de désuétude, poétique et brutale, Jean-François Beauchemin a livré un classique unique dans son genre et dans sa matérialité.

    Bain de boue, Ars O’ (Folio SF)

    Lana et Rigal vivent dans la bauge, avec tant d’autres. Sous la domination du Jardinier, ils font partie du groupe des Pelleteux, qui travaillent (dans) la boue. Avant il y avait un ailleurs, et la bauge est une punition, mais on ne sait trop pourquoi. Une chose est sûre, Lana et Rigal ne veulent pas moisir (littéralement) ici. Rejoints par le Puterel roux et la Môme, une gamine qui le suit comme son ombre, ils vont tenter de trouver la limite de la bauge et le début d’autre chose.
    On pense aux Saisons de Maurice Pons, entre autre, en lisant Bain de boue. On est surtout emporté et transporté jusqu’au bout, tant par l’histoire que par les personnages et la langue formidable de ce roman.

    Conque, Perrine Tripier (Gallimard)

    Martabée est mandatée par l’Empereur lui-même pour diriger les fouilles sur un site archéologique nouvellement sorti de terre. Il se dirait qu’on y aurait découvert des vestiges importants qui apporteraient une nouvelle lumière sur la civilisation disparue des Morgondes, illustres et mythologiques ancêtres guerriers, fondation du roman national. Mais sous la roche et la poussière, les secrets pourraient bien bouleverser la nation, et la déontologie de Martabée et de ses collègues.

    Trois ombres, Cyril Pedrosa (Delcourt)

    Joachim vit bien heureux avec ses parents, dans une petite maison jolie à l’orée des bois. Mais un beau jour, trois ombres de cavaliers apparaissent au loin et se rapprochent un peu plus. Au village, Melle Pique est formelle : ils viennent pour Joachim, il doit partir avec eux, c’est ainsi. Mais le père ne l’entend pas de cette oreille et, une nuit, son fils sous le bras, s’enfuit pour semer les trois ombres.
    Pedrosa est très très fort, et il le montre encore une fois. Une BD sublime, un grand voyage initiatique plein d’amour, de rebondissements, de magie et de mystère. Su-per-be, on vous dit.

  • Rousse, ou les beaux habitants de l’univers – Denis Infante

    Rousse, jeune renarde du Bois de Chet, est confrontée à une sécheresse grandissante. Comme tous les vivants du Bois, elle survit mais ne peut que constater que l’eau et la nourriture deviennent rares. Elle entend parler un jour d’un pays de montagnes hautes, enneigées, fraîches et vivifiantes et décide de quitter son bois, malgré ses craintes propres et les avertissements de ses ami-es sur la dangerosité du voyage. Qu’y a-t-il au-delà de Bois de Chet ? C’est une aventure immense qui attend la jeune et flamboyante renarde.

    Aucune pluie n’était plus tombée depuis de trop nombreuses lunes. Et dans Bois de Chet, comme partout alentour, vivants souffraient de grande soif. Mobiles autant qu’immobiles, ailes, pattes, nageoires, racines, radicelles, tous enduraient manque d’eau, manque de cet insaisissable et pourtant vital élément qui n’avait ni forme, ni voix, ni couleur, et si eau était vivante, nul jamais n’en avait surpris moindre preuve. Nul jamais n’avait échangé joie, bonheur, colère ou désir avec elle. C’était toujours à sens unique. c’était toujours reflet, image de soi-même qui apparaissait parfois, à sa surface. D’elle, personne ne savait rien. Certains pensaient qu’eau n’était que forme liquide de rochers et comme eux, n’avait ni vie, ni esprit. D’autres, inversement, affirmaient qu’elle était mère de toute chose, génitrice, matrice, première née.
    Vieux débat n’avait jamais été tranché, aussi loin que remontait mémoires dans incommensurable temps, aussi anciennes étaient-elles, riches d’une longue descendance. Mais tous sentaient fichée en eux, comme épine, griffe, dent, aiguillon, stylet, mandibule, même certitude. Sans eau, sans pluie, brume, rosée, neige, sources, rivières, étangs, marais, inaccessibles glaciers et très lointain, très fabuleux océan, très ancienne légende, vie de toutes créatures était impossible.
    Et mort assurée.

    Rousse s’en va, donc, vers la limite de Bois de Chet, au-delà de son terrain de chasse et de vie, de ses ami-es, vers des territoires inconnus. Ignorante sans être ingénue, elle sait que le voyage sera périlleux et peut-être fatal, mais l’instinct est plus fort. Pourtant, au fil de son avancée et des rencontres, la volonté de survivre et de trouver terre plus accueillante se glisse une autre envie, plus forte, plus impérieuse : celle de découvrir, de comprendre ce monde si vaste et si changeant. Forêts mystérieuses, terres arides et empoisonnées, grand fleuve puissant, autres créatures vivantes amicales ou prédatrices. Le voyage de Rousse révélera une carte inconnue qui dessine un monde bouleversé et en pleine mutation.

    Elle y rencontrera d’impressionnants obstacles, de mortels adversaires et de formidables vivants, apprendra de tous et transformera sa quête d’un territoire prospère et chaleureux en apprentissage de la vie dans le monde.

    Faisant fi des articles définis et nous mettant à hauteur et rythme de renarde, Denis Infante nous propose une fable fabuleuse dans un monde post-apocalyptique qui a vu disparaître, par leur très grande faute, les êtres humains. Au milieu de leurs ruines et des restes empoisonnées de terres en recomposition, Rousse et ses compagnes et compagnons de voyage, l’ourse Brune, Noirciel le sage corbeau et les autres, constatent, s’interrogent et s’adaptent, désormais seul-es habitant-es d’une terre chamboulée et chamboulante. Fin d’un monde, début d’un nouveau, la temporalité importe peu pour le peuple des vivants. Un court roman chaud et granuleux comme la terre battue sous des pieds nus.

    Tristram / Points (pour la version poche)

  • Le ventre de la jungle – Elaine Vilar Madruga

    Une hacienda au beau milieu de la jungle, dans une région sous le joug de militaires et de narcos. Dans l’hacienda, une femme (Santa), son compagnon (Lázaro), sa mère (la Vieille) et une tripotée d’enfants (avec ou sans nom). Des poules aussi. Et tout autour, la jungle, donc. Épaisse, dense, humide, qui susurre des choses aux oreilles des habitant-es, et qui, rougissant, réclame son dû pour leur apporter protection et nourriture.
    Elle réclame du sang pour paiement de toute dette, de ces dons qu’elle leur fait, à Santa, sa mère et Lázaro, grâce auxquels ils survivent. Des enfants, tant et plus. Il faut faire des enfants, les garder en vie, les élever, vifs et vigoureux, en attendant que la jungle se teinte du sang qu’elle veut voir couler sur sa terre. Santa et la Vieille l’ont compris depuis longtemps, et chaque enfant sait qu’un jour lui aussi partira dans la jungle, la seule inconnue étant de savoir qui fera couler le sang.

    Les enfants

    Viendra la nuit, et avec elle le battement des grillons. L’hacienda se transformera en tas de rien que l’obscurité avalera avec sa bouche de monstre. Grand-mère est la seule à oser marcher dans les couloirs quand le soleil s’est caché. Elle n’a pas peur. Elle viendra bientôt chercher les grillons parce qu’elle les déteste, déteste ce cricricri qui ressemble aux pleurs d’un enfant malade. Mais dans cette hacienda, il n’y a pas d’enfants malades. Dans cette hacienda, nous nous évertuons à être fidèles et à nous coucher tôt après avoir récité un Notre Père ; dès que le jour tombe, nous allons dormir, comme les tristes poules dans les basse-cours qui passent leur vie à caqueter au soleil, et qui, sans soleil, ne sont plus des poules mais de la chair morte avec des plumes.

    Pour être une femme utile, il faut faire des enfants. La Vieille ne peut plus, elle qui est arrivée il y a si longtemps avec Santa, puis qui a donné naissance à Ananda. Santa a tout donné, elle a couché et pondu tant et mieux, mais depuis plusieurs mois elle ne saigne plus, saisie sans plus de cérémonie par la vieillesse et l’inutilité. L’équilibre tangue et la jungle finira par ne plus recevoir de sang, par comprendre que la source est en train de se tarir.

    Chapitre après chapitre, iels prennent la parole, enfants, inséminateurs, Vieille, porteuses, pour raconter ce contrat implicite et vital avec la jungle, la vie d’avant, la compréhension et la lutte pour la survie, celle qui exige à peu près tout, et surtout de mettre de côté un petit bout d’humanité. Faut-il céder coûte que coûte aux rougeoiements de la jungle ? Que se passerait-il, si ?

    Il y a d’autres souvenirs que tu n’effacerais pas non plus de ta mémoire. Peu après que ta mère eut dit que tu devais partager la charge des accouchements, Santa vint te trouver dans le jardin, la peau presque bleutée sous ses cernes. Ses dents dépassaient un peu de sa bouche. Elle avait des gencives blanches, squameuses, d’où pendaient des dents telles des éclats d’ivoire. Sa main aux longs doigts, lianes de la jungle où mouraient les pendus, se posèrent sur ton avant-bras et serrèrent fort, si fort que Choclo grogna légèrement malgré la peur que lui inspirait Santa.
    « Fais des gosses ou je te bouffe les yeux, connasse », te menaça ta grande sœur.

    Sensuel, étouffant, perturbant, entre autre, le roman d’Elaine Vilar Madruga ne prend de gants avec personne, surtout pas ses personnages, dont elle fait des apôtres et victimes, enfermé-es entre un passé violent et désormais perpétuateur-ices d’un holocauste dont ils ne connaissent rien si ce n’est sa nécessité, qu’iels font au mieux avec lâcheté, au pire avec un enthousiasme qui ne plaira peut-être pas au dieu de la jungle, à sa bouche salivante et lourde, son ventre grondant et acéré.
    Car tout un chacun sait bien, au fond, où sont les plus terrifiants des monstres, et ce n’est peut-être pas sous le couvert des arbres.

    Éditions les Léonides,
    Traduit de l’espagnol (Cuba) par Margot Nguyen Béraud