Roland est tenancier de l’auberge de l’Écu, sise rue Notre-Dame à Bourg-en-Bresse. Pour lui venir en aide, quatre créatures officie silencieusement à ses côtés : Silas, Bélial, Asmodée et Dagon. Affectées à des tâches répétitives, elles suivent jour après jour le même déroulement de journée, sans se poser de question, muettes et effacées. Mais un beau jour, celui que l’on nomme Silas commence à se poser des questions, sur qui il est, ce qu’il fait, pourquoi cette peau bleue, où est le marché et que font ces aventuriers qui viennent ripailler à l’auberge et profiter de ses pastées ?
Ars Goetia
Un jour, sûrement hier, quand il n’y avait pas encore de différence entre le matin et le reste, le silence est devenu bavard. Avant il était plat, gris de brouillard jusqu’aux étangs, comme il avait toujours été, et soudain, il s’est mis à jaillir. Des bulles de silence, toutes pareilles à celles du gruau, me bouillonnaient dans la tête : pourquoi Asmodée se levait-elle avant moi ? Pourquoi c’était moi qui me chargeais des draps ? Pourquoi notre auberge s’appelait-elle l’Écu ? Mais surtout, comment je savais ça ?
L’Écu le matin, c’est la farandole de nous tous, d’Asmodée à Dagon. Depuis que je renifle, c’est l’odeur des portes ouvertes et du girofle des cuves en bois de Roland. C’est le bruit de l’eau sur les pavés de notre cour, en même temps que les pas qui craquent dans les couloirs des étages.
L’Écu le matin, ce n’est que le nôtre. Un peu aussi celui du ciel dont on ne voir jamais le bout et qui change sans prévenir de déroulement de journée. Un peu celui des bruits de dehors, du clapotis de la rivière, des charrettes dans la rue, des cloches de l’église. C’est l’Écu avant l’Écu, avant que la grande salle ne soit dressée de tables et de chaises à rempailler toujours, avant que le vin ne verse et qu’on se colle les pieds dedans, avant qu’en cuisine on ne se presse à « envoyer des pots jusqu’à Jérusalem ».
Je ne sais pas ce qu’est Jérusalem, peut-être un autre Écu où Bélial et moi ne cuisinons pas si bien, masi c’est Roland qui le dit.
L’Écu, c’est le déroulement normal de ma journée, du matin au soir. C’est les draps posés sur le comptoir, les chambres à nettoyer, le chemin vers le lavoir, les carottes, les poulardes, les casseroles, les auges, tous les hiers et tous les demains. Depuis que je regarde, c’est les poutres brunes de ma chambre sous les toits avec plein de tourne-vrilles dedans ; claires les matin, sombres quand je rentre et qu’il n’y a pas de bougies. Il n’y a jamais de bougies dans nos chambres. Il n’y a que le Soleil, quand il en a envie. Et comment je le sais, alors qu’il ne passe pas la porte ?
Pour Silas, cette ouverture au monde est le début une aventure plus vaste que la vie. Tout est objet de questionnement, et chaque réponse ne fait qu’ajouter de l’eau au moulin de sa curiosité. Sous le regard abasourdi et protecteur de Roland, Silas (nommé ainsi par Roland qui réfute son véritable nom)fait pas à pas l’expérience de la société dans laquelle il existe, de ses codes, règles et de sa différence, lui à la peau bleue et pourvu de cornes. Sa rencontre avec Octave de Gorrevod, petit dernier d’une noble famille, lui noue les sentiments au ventre et l’embarque dans la plus grande construction de la ville : celle du monastère royal de Brou, à la demande de Marguerite d’Autriche, pour accueillir la dépouille de son défunt mari.

Ci-dessus le monastère en question.
Les burgien-nes, bressan-es et autres gens du terroir aindino-jurassien profiteront en sus de ce petit plaisir de se promener le long de la Reyssouze, dans leurs rues, leurs villages et leurs bois. Et c’est assez rare pour être souligné ^^
Silas vit tout avec une sensibilité exacerbée, due à cette curiosité et son apprentissage constant de tout ce qui se meut et se transforme. Il appréhende son environnement à sa manière, se nourrit de la nouveauté, apprend à gérer les imprévus, la violence incompréhensible et les faux-pas. Il se découvre des passions, des talents et des émotions. Il se heurtes aux interdits, à la mauvaise foi et aux manipulations. Entouré de Roland, aussi protecteur qu’une poule de Bresse avec son poussinet, d’Octave, le beau rouquin fuyant qui sera le fil de son rouet, de Claudin le baladin et de bien d’autres, il décide d’exister sans s’en rendre réellement compte, faisant de cela sa plus grande force et sa faille la plus vive, plus humain que créature et trop bleu pour être commun.
Construit en courts chapitres comme autant d’aventures et d’étapes dans le parcours de Silas, de sa découverte des rues de Bourg à la construction du monastère, Brûle-bleu est un roman érudit, drôle et foisonnant, riche de ses notes qui ne viennent pas alourdir le propos. Léna Pontgelard donne à Silas une voix des plus poétiques, empli de textures et de couleurs, riche de sa perception du monde par ses sensations, ses images et ses odeurs. Magnifique personnage autiste, qui nous raconte par sa peau et ses entrailles le monde qui le heurte et sa manière de le voir, de penser les choses et les gens, de s’ajuster et de s’affirmer.
Avec Brûle-bleu, elle ajoute une belle pierre céruléenne au monastère de Brou, marquant combien la différence est une richesse non seulement pour les autres mais pour soi, car pouvoir appréhender le monde, la vie, l’humanité de manière atypique est un enrichissement à tous égards, qui renforce l’unisson plutôt que de strier des dissonances.
Éditions Christian Bourgois
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